Une resucée : Le jardin de mes grands-parents.

Un souvenir sublime.

Je ne vous dirais pas la vérité si j’omettais de vous annoncer que ce texte est un mix entre mon idée du jour et un récit que j’avais publié il y a une dizaine d’années.
C’est en conversant avec mon ami visiteur, il y a deux jours, avant son retour dans l’est de la France que ce souvenir d’enfance a refait surface.
Nous venions de jeter un œil sur mon jardin abandonné, celui qui est en pente forte, devenu impraticable pour mes vieux os. Le risque est trop grand de passer de vie à trépas en le fréquentant trop souvent.
Je suis tombé cinq fois dont une fois dans le ravin avec la débroussailleuse ceinte, en marche. J’étais coincé entre talus et cabane, j’ai eu un mal fou à l’éteindre et me remettre debout.
Ce jour là, couché sur le dos, j’ai vu les nuages qui faisaient triste mine. Ils ne savaient pas que j’étais toujours vivant et me pensaient prêt à monter aux cieux.
Le plus gros des stratus a poussé un cri de soulagement lorsque j’ai pu enfin me remettre debout :
Ouf ! On va encore le revoir ! a-t-il soufflé en fichant un coup d’épaule au stratus voisin qui faillit valser vers Carbini du côté de la Tasciana.
Les nuages sont mes amis, cirrus, surtout, moins les cumulonimbus lorsqu’ils sont menaçants, promettant d’inonder la contrée. Bref, j’adore le ciel qu’il soit gris, très sombre ou d’un azur rassurant.
Avec mon ami nous contemplions le petit verger que j’ai créé dans le maquis, pruniers, figuiers, cerisiers, pêchers, jujubier, noyers … Les défunts pommiers, abricotiers et poiriers ont été couchés par le vent dont les fieffées rafales secouent ma contrée en ses jours de furie.
Les anciens ont baptisé l’endroit « a Cuncurruta », l’endroit où court le vent.
Ce regard sur mon jardin pentu ne constatait que désolation. Des fruitiers sans âme, déchargés des leurs drupes et marisques. Les geais ont fait des ravages, j’enrage !
Mon ami, plus âgé que moi d’une dizaine d’année, me racontait que durant sa jeunesse, la commune offrait une prime à qui rapportait les deux pattes du volatile. Le risque était trop grand que les villageois abandonnent le jardin, de guerre lasse face au pillage en règle des corvidés.
Tous les paysans jardiniers veillaient au fruit de leur labeur, de sorte qu’une régulation s’était établie. Durant une longue période, on entendait moins parler de geais.

De nos jours, plus personne n’oserait sortir l’escopette au risque de se faire trainer en justice. C’est le même problème avec les chats harets, domestiques à l’origine et devenus sauvages par marronnage, qu’ils aient été abandonnés ou qu’ils se soient échappés. Une vingtaine habitent dans mon jardin, inapprochables, qui déterrent les pommes de terre au mois de mars. Ils creusent des trous dans la terre fraîchement cultivée pour faire leurs besoins. Ne parlons pas du temps des amours, les pauvres femelles poussent des cris rageurs sous les coups de boutoir des mâles qui passent à tour de rôle. Bientôt, sans trop tarder, il franchiront la centaine.
Voilà le triste sort de nos jardins.

Mon futur est devant moi mais dans le rétroviseur.
Le jardin de mes grands-parents me renvoyait une autre image bien plus réjouissante que celle d’aujourd’hui.
Ce qui se passe dans la société actuelle se mire dans la nature et ce n’est point reluisant.

Je me la coule douce pourtant et cela me convient parfaitement.
J’ai rendu les armes depuis belle lurette, je savoure la paix de l’âme et de l’esprit.
« J’épicure » aussi, peut-être un peu trop. J’ai confiance en ma jauge, un jour elle me fera signe de modérer les excès en tous genres, pour l’heure ça va encore.
Le temps venu, j’espère ne pas trop m’éterniser, il est inutile d’encombrer la vie des autres, il faut respecter le « game over » qui nous attend. J’aurais assez joué et joui de la vie.

Ce matin, je rêvassais dans la chaleur montante du moment. Une journée typique d’un épisode caniculaire. Je venais d’enfourcher ma machine à remonter le temps.
Fenêtre ouverte, je voyais défiler les saisons, tout le printemps, puis l’été, l’automne et l’hiver et je me remémorais l’enfance…

Nous étions en plein mois d’août, il faisait chaud.
Dans le ciel d’un azur de peintre optimiste, les martinets zébraient l’air, frisant les toits des maisons puis remontant très haut à la verticale en poussant des trilles stridents d’un aigu très pointu. Ils ne connaissent pas les graves.
Pas un nuage, pas le moindre souffle léger.
J’avais huit ans, j’étais loin de penser à l’utile. Dans le jardin de mes grands-parents, assis au milieu des tomates, adossé au muret de pierres sèches qui soutenait la planche supérieure, je nageais dans l’agréable. Tantôt à l’écoute des trilles, tantôt noyé dans le bleu d’une pureté divine. J’étais dans la beauté des choses, totalement immobile et silencieux au pied du poirier Williams. Des poires à la saveur musquée, à aucune autre pareille, des fruits plutôt trapus à la base dont la peau mélangeait savamment le jaune et le rouge en affichant un brillant orangé piqueté ça et là de petits points plus sombres. Des couleurs soutenues qu’un peintre aquarelliste céleste déposait pour annoncer la maturité.

Comme en filigrane, l’entrée du jardin de mes grands-parents, c’était un jour d’automne.

Les mésanges bleues comme les charbonnières étaient au rendez-vous. Elles ne manquaient jamais le bal aoûtien qui se tenait sur le poirier. Elles arrivaient par deux ou par trois, actionnaient leurs cous de preste manière pour apprécier l’angle d’attaque d’un fruit. Elles savaient détecter l’endroit le plus juteux, commençaient à piocher puis élargissaient le trou creusé dans la pulpe et, gaspilleuses, passaient à la poire suivante. On aurait dit quelles se précipitaient sur un fruit intact pour être « l’entameuse » avant les autres, un gaspillage insupportable.
Je me levais brusquement, elles déguerpissaient.
Le silence et le calme revenait un instant puis frtt frtt, une, deux, trois surgissaient de nulle part. J’étais incapable de les identifier, visibles à contre jour seulement, le soleil complice éclaboussait mon regard. Sans doute étaient-ce les mêmes qui rappliquaient. Sans hésiter et sans vergogne, elles reprenaient leurs forages pour s’empiffrer de pulpe et de jus nouveau, bien sucré. Des fruits au cœur béant laissaient apparaître les pépins après une intervention à ventre ouvert, loin d’être chirurgicale. En visant ces masques africains, on aurait dit des visages tordus de douleur, libérant des cris aphones que seuls les sourds comme moi sont capables d’entendre, au sens visuel plus pointu, plus aiguisé.
Par moments, une paridé – nom de famille des mésanges – se tordait le cou, se contorsionnait pour me viser d’un œil provocateur :
– T’as goûté toi ? Elles sont juteuses à point, parfaites, tes Williams ! 
Elle semblait me narguer en chantant, « J’ai de bonnes poires, tu n’en auras pas » sur l’air de « J’ai du bon tabac dans ma tabatière…« 
Pouf ! Je ne disais rien, préférant me taire et profiter, un temps de plus, de ce spectacle merveilleux des oiseaux qui, sans ambages, viennent cueillir leur dû juste sous nos yeux.
Nous avons inventé les jardins mais pas la nature.
Les fruitiers et les mésanges se connaissent de longue date…

J’étais certain que toutes les poires poinçonnées par les mésanges, un label naturel pour un produit de bonne qualité, étaient parvenues à parfaite maturité. Avec ma longue canne posée au pied de l’arbre, je les gaulais. Par la force de l’habitude, j’en attrapais quelques unes au vol avant qu’elles ne touchent terre. Je les croquais à pleines dents en évitant les cratères largement ouverts par les petits volatiles des jardins. Je mâchais goulûment, à chaque pression de mâchoire, le jus coulait sur le menton. C’est à partir de cette période que j’ai pris l’habitude de fermer les yeux pour mieux apprécier le goût des choses…

Parfois, mais c’était plus rare, un pic épeiche qui nichait dans les noyers, en contrebas, venait se poser sur la partie haute du tronc. On aurait dit qu’il avait branché un mini marteau piqueur au rythme effréné, il débarrassait l’arbre de ses insectes ravageurs, se gavait de bestioles. Très vif, il ne restait pas longtemps, parfois ne prenait pas le temps de se poser, me repérant en plein vol.

Avant j’avais cette vision des choses, aujourd’hui vaincu par le temps qui passe, je me désole de ne pouvoir goûter un fruit, fruit de mon labeur du temps où je rêvais de créer un verger.
Un rêve plein d’espoir pour la descendance, désormais espoir déçu, une idée vaine.

J’ai la faculté de filer dans les jours et l’espace à ma guise, je suis une mésange insaisissable, à ma manière.
Je picore le meilleur sans me soucier de ceux qui me regardent en pensant que je ressemble de plus en plus à un corbeau vieillissant.
Méfiant corbeau se tient à l’écart de l’humain qui a perdu les pédales, il s’en va finir ses jours dans des endroits secrets… Il s’isole en souriant à vie avant qu’elle l’oublie.

Ah, ça c’est sympa !
Oui, c’est vrai ce qu’il raconte, foi de mésange bleue !
J’ai bien connu ses ancêtres.

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