Les chocottes.

Sur la photo, je suis à gauche, j’avais 17 ans, Sylvain est à droite, il en avait 18.

J’ai longtemps hésité à vous relater cette histoire.
Je me demandais si c’était nécessaire d’évoquer ce genre de situation, pour le moins étrange et surtout susceptible de jeter le trouble dans les esprits.

Jeter le trouble d’autant plus que le premier volet annoncé s’est réalisé.
Le deuxième en devenait de ce fait, inquiétant.

Sylvain venait me voir de temps en temps, ce n’était pas souvent mais parfois, il avait besoin de se ressourcer en famille et humer l’air de son village natal.
Il était resté très attaché à Levie et me poussait à sortir avec lui pour aller au contact des villageois.
Un jour, nous étions dans un bar et des gens jouaient à la belote contrée.
Nous avions joué une fois ou deux ensemble dans notre jeunesse. Il me proposa d’être son partenaire, nous n’avions aucune méthode particulière pour ce jeu.
J’ai accepté et nous voilà attablés. Nos annonces semblaient sortir tout droit d’un grimoire, on s’accordait à la perfection en évitant de tenter des coups hasardeux, nous laissions cette initiative aux plus fanfarons qui annonçaient à tort et à travers comme si les bravades s’accommodaient avec le jeu.
Tout roulait pour nous, comme on dit.
J’avais l’impression qu’il voyait mon jeu et moi le sien, nous avions un comportement de jumeaux.
Les adversaires de belote se succédaient, les uns chassaient les autres perdants, en jurant qu’ils allaient nous rétamer. Ce ne furent que tarasconnades et gasconnades sans effet.
Tous ont perdu de manière nette et sans bavure, à tel point que le patron du bar, dernier concurrent, refusa de jouer contre nous avec son partenaire habituel.
Il semblait découragé par tant de facilité dans la conduite du jeu.

Cet épisode de notre vie m’a laissé une curieuse impression. Sylvain était fier et me disait :
– Vois-tu, mon frère, comme on se comprend !
C’était étrange car nous ne nous voyions pas souvent et cette fluidité dans notre communication me surprenait. Pas lui.
Je crois avoir compris, le jour où je l’ai vu débarquer dans ma cour, il est sorti péniblement de sa voiture, m’a fixé longuement lorsque je suis allé l’accueillir, puis en baissant les yeux, il m’a lancé :
– Je viens en visite chez mon psy préféré.

Sa sortie m’avait plu et déplu car j’aurais souhaité qu’il n’ait point ce besoin. Des stigmates de sa jeunesse le poursuivaient encore et je crois qu’il est parti sans s’en débarrasser totalement.
Je n’entrerai pas dans les détails, c’est notre histoire intime.

Alors, ces chocottes ? Pourquoi les chocottes ?

Un jour il est arrivé et me semblait inquiet. Il a mis du temps à me dire ce qui le contrariait :
– Hier soir j’ai rêvé de grand-mère, elle me disait, toi tu vas mourir à 79 ans et ton frère Simon à 78.

J’ai plaisanté en lui faisant remarquer qu’il nous restait du temps si l’on était certains de ne pas partir avant.
Il est parti à 79 ans et j’en aurai 78 dans quelques jours.
Je suis cartésien, agnostique et ne crois pas aux signes, malgré tout, une telle aventure ne laisse point indifférent.
Je me disais, « Si ce n’est maladie, ce sera peut-être accident » allez savoir les étrangetés de ce monde !

Grand-mère est partie avec lui, sa fille avait posé le portrait de notre aïeule sur le cercueil.
Ils se concerteront et se chargeront de retarder l’échéance…

J’ai le don des pirouettes même si elles ne sont cacahouètes.
Alors pour conjurer le mauvais sort, j’ai brandi la botte secrète que voici.

Un jour, un facétieux, un devin de bon aloi, m’a prédit une longue vie de plus que centenaire.
Voici la photo dont il avait rêvé aussi, avec force rides sur le visage.
Je préfère m’en tenir à cette idée qui contrebalance la précédente.
Je suis serein et coupe la poire en deux « Allez disons qu’il me reste une dizaine d’année à vivre ».
Je m’en contenterais bien, inutile de devenir cacochyme pour enquiquiner le reste de la famille.
Chacun a besoin de vivre sa vie sans entraves à ses basques.
La vie n’est pas éternelle.
Pour moi, le temps est une imposture même longue vie arrive toujours trop vite et tout est fini.
Voilà pourquoi, je suis devenu épicurien, hédoniste à mes heures joyeuses.
Celui qui a intégré la notion de temps, ne se préoccupe plus du sens de la vie et, parfois, se passe de l’idée de Dieu…

Parvenu à ce stade, il sera temps de partir mais je ne donne pas l’air de vouloir lâcher prise, non plus.


2 Comments

  1. Les années vous vont bien sur cette photo !
    Restez le plus longtemps possible, nous avons besoin de ´notre ´ billet quotidien.
    À bientôt 😻

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