Foot en Alta Rocca (Années 60)

Il y a quelques décennies, les tournois de foot occupaient les après-midis de la jeunesse de l’Alta Rocca. L’été était très attendu, chaque village s’attachait à constituer la meilleure équipe possible pour remporter le plus de tournois.
A ce jeu, Aullène et Quenza étaient les mieux armés. Deux équipes redoutables et redoutées. Dès que l’on découvrait la composition de ces équipes juste avant le match, nous savions déjà quelles étaient nos chances de gagner. Souvent inexistantes, lorsque les quenzais piochaient largement dans le réservoir de Porto-vecchio avec, de surcroît, Paul Orsatti dans les buts. Le chat de Quenza nous impressionnait par ses arrêts spectaculaires même lorsqu’il jouait pieds nus. Les frères Rossi inépuisables dont l’aîné balayait inlassablement le terrain dans ses moindres recoins nous avaient à l’usure. Des parties fabuleuses, acharnées, qui mettaient en haleine toute une région.
Aullène possédait beaucoup de joueurs de classe dont nombreux étaient ceux qui auraient pu jouer en pro. Leur gardien, Guillochon, allait cueillir les balles dans les lucarnes, se propulsait avec la vivacité d’un élastique. L’avant-centre Emile Mari, inventeur des papinades avant Jean-Pierre Papin, mettait la tête là où les autres n’osaient mettre leurs pieds, un vrai diable au cœur des défenses. Toutes ces équipes affichaient élégance, combattivité, plaisir du jeu et grinta, cette hargne, cette agressivité sportive nécessaire pour offrir le trophée à leur village.

Avec Tallano c’était plus équilibré, chacun sortant vainqueur à tour de rôle.
Par sa proximité, le stade de Saint Roch permettait de multiplier les rencontres amicales entre les deux villages, l’occasion de nous entraîner souvent plus que de raison. Parfois sur une entente préalable, nos matches commençaient vers quinze heures et s’achevaient à la tombée de la nuit.
Des parties interminables, sans arbitre et sans compter le temps. Il nous arrivait d’aller aux douze buts, tant nous aimions le foot.
Lorsque le score n’évoluait plus, stationnait autour d’un nul trop longtemps, la fatigue aidant, nous nous résolvions à mettre un point final à la encontre. Presque épuisés, nous révisions nos ambitions à la baisse sur un dix à dix à la nuit tombante… Le match nul arrangeait tout le monde.

A Lévie, les jours de victoire s’annonçaient par des concerts de klaxons, véhiculés par un cortège interminable de voitures de l’Insorito à la Sorba. Une procession précédée par le camion de Laurent plein à craquer de chanteurs improvisés qui vociféraient à tue-tête l’hymne local « Les enfants sans souci semu di Livia et nous voici ! ». Tout un village applaudissait à l’unisson.

Le tournoi qui semblait plus à notre portée était celui de Carbini et le plus difficile celui de San-Gavinu di Carbini un village qui ne participait pas à la compétition faute de joueurs et d’équipe. Je me souviens de Dominique Bucchini ancien président de l’Assemblée de Corse, un joueur pétri de classe et une année, même Méhouri, venu de Bonifacio me semble-t-il,  s’était aventuré jusque-là. Bien connu, par la suite,  dans les rangs du GFC Ajaccio qui briguait ou tenait le titre de champion de France amateurs. Un temps la star locale, de Varadicciu, fut Julien Carlotti, un petit gabarit bien planté sur des courtes pattes très musclées. Une flèche vive, ondoyante, postée sur l’aile gauche et dont le shoot très puissant faisait merveille par sa soudaineté et sa trajectoire en rase-mottes. Le niveau de jeu y était très relevé et la fête patronale très attendue transformait les esprits, sublimait les joueurs devenus pour l’occasion dieux du stade.

Chaque équipe cherchait à se renforcer. La chasse au touriste footballeur du continent battait son plein dès le début de l’été sur les plages du proche littoral. Tout village qui dénichait le cadet d’Auvergne, de Bourgogne ou d’ailleurs, s’arrangeait pour le garder dans son équipe jusqu’à la fin de son séjour. Généralement c’étaient des bons joueurs sélectionnés pour représenter leur région dans une compétition nationale, la coupe Gambardella.
Voici une anecdote amusante à ce sujet, très peu connue. Une année des joueurs de Lévie prospectaient sur les plages à la recherche d’une perle rare et tombèrent sur un cadet Auvergnat. Les cadets qui jouaient le trophée national étaient généralement des grands gaillards, c’était son cas. Un jeune bien bâti qui faisait plus âgé que son état civil réel. L’affaire était conclue, il devait participer au match d’entrainement contre Tallano pour avoir un aperçu de son niveau. Le garçon est arrivé avec un sac comme nous n’en avions jamais vu, une serviette autour du cou. Nous étions impressionnés, encore plus, lorsqu’il se mit à l’écart pour ses échauffements et ses étirements. Des pratiques qui nous échappaient jusque-là, que nous considérions totalement folkloriques, venues du continent…
Cette préparation très professionnelle augurait d’une recrue de qualité. Le match venait de commencer depuis deux ou trois minutes lorsque l’arbitra siffla un coup franc pour notre équipe à distance raisonnable du but adverse. L’auvergnat, sans aucune hésitation, fut désigné pour augmenter nos chances de marquer. C’était compter sans l’état du terrain de Saint Roch parsemé de mottes de terre. Le jeune homme, le regard fixé sur les bois tallanais prit son élan, frappa violemment contre une motte de terre et se foula la cheville. Nous n’avions encore rien vu et jamais plus nous ne sûmes quel était le réel niveau de ce milieu de terrain.
Partie remise pour l’année suivante, vaine promesse, nous ne le revîmes plus.

Une année, Carbini avait décidé de gagner son tournoi et pour avoir la tâche plus facile, une seule solution, n’inviter aucune des équipes en vue pour la gagne. Les carbinais invitèrent Tirolu, Chialza et un autre petit village. Tous avaient du mal à réunir onze joueurs et surtout, ils tenaient à faire participer leurs jeunes. Carbini s’était passablement renforcé pour remporter la coupe.
Ils avaient fait un mauvais calcul car la fête ne se résume pas au match de foot. Il faut assurer les trois nuits de bal pour qu’elle soit rentable. Mécontents, les jeunes lévianais s’étaient réunis pour commenter cette décision. Assez rapidement, une contre-décision fut prise : interdire à tous les locaux de se rendre aux nuits dansantes souvent assurées en Alta Rocca par la jeunesse lévianaise. C’était connu. Le leitmotiv était « puisqu’ils ne veulent pas de nous sur le stade, ils se passeront de nous dans la nuit carbinaise».

Le premier soir, un barrage filtrant était installé devant le presbytère. Seules les voitures venant d’ailleurs avaient droit de passage. Deux éclaireurs étaient descendus jusqu’à Carbini juste pour visualiser l’effet produit et faire un « rapport » quelques heures plus tard au bar du Progrès.
La soirée dansante fut un fiasco.

Le lendemain matin, une délégation carbinaise se rendait à Lévie avec un jambon. Ce dernier accompagnait traditionnellement la coupe offerte au vainqueur du tournoi. Les médiateurs se plaignaient d’un sabotage de leur fête, suppliaient les jeunes et moins jeunes de Lévie d’être présents les deux soirs suivants. Le prizuttu était une offrande pour un spuntinu (casse-croute) offert aux joueurs, assurés de participer à coup sûr aux tournois les années suivantes.
Les discussions furent vives et hautes en couleurs. Les mots fleuris et les expressions imagées fusèrent, je m’en souviens encore. Rien de belliqueux mais des joutes verbales, des traits d’humour très acérés dont Jean en était le principal pourvoyeur.  » Chi aveti à dì, i carbinesi, si un c’era u ramassage vi firmaiati inghjuranti ! » ( Qu’avez-vous à dire, les carbinais, s’il n’y avait le ramassage – l’école était à Lévie – vous resteriez ignorants. Une boutade plus qu’une méchanceté, un humour impossible aujourd’hui sans être taxé d’un quelconque racisme.) L’incident était clos après moult palabres devant le bar du Progrès.

Le deuxième soir de bal fut un succès, la hache de guerre était enterrée et tous les jeunes qui s’étaient laissé pousser la barbe pouvaient à nouveau balayer le comptoir de plein air, monté pour la circonstance, qui leur arrivait juste sous le menton. Chacun pouvait refaire le monde, un verre à la main jusqu’à plus d’arguments lorsque le soleil commençait à poindre et que la fatigue s’abattait sur les visages.

Ceci est le récit d’une vieille anecdote au milieu des années soixante presque devenue incident diplomatique entre deux communes voisines. Lévie était un gros village et… que vous fussiez puissant ou misérable, mieux valait réfléchir à deux fois avant d’écarter son équipe d’un tournoi de foot, en Alta Rocca bien entendu.

Le foot, un jeu fédérateur qui se briefait et débriefait toujours devant chez Vescu.

Après les matches, les joueurs de Lévie se lavaient dans la vasque de la fontaine de Vichy. (U funtanonu)

Image en titre : Carbini, un aperçu de son stade et de son campanile.

2 Comments

  1. Bonjour, j’ai lu avec grand intérêt ce bel article sur les matchs de foot à Carbini …

    Je suis Hyacinthe Maestracci, musicien, qui dans les années 66/67 venait animer les bals à Carbini avec l’orchestre « les mouflons » …
    Le président de l’époque, je crois un certain Dominique ???, bref !!
    Ensuite j’ai animé avec mon Orchestre « Bimbo Juniors » de 1977 à 1984 les 3 et même 4 soirées de bal à Levie …
    Merci de me répondre surtout si vous avez des photos des années 66 et 67
    Hyacinthe Maestracci

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