Za Maria Antonia.

Chaque fois que je vois passer une guêpe ou un frelon, je pense à Za Maria Antonia Andreani.

En ce moment les frelons patrouillent autour de la maison, il doit y avoir un nid à trois mètres de la porte, il me semble avoir repéré l’endroit, je vais devoir, encore une fois, passer à l’attaque avant qu’ils n’attaquent.

J’ai revisité ce texte ancien.

Le mois de juin était dans son dernier quartier, le ciel d’un azur parfait célébrait les rayons du soleil au meilleur de son dardant. Les châtaigniers paradaient avec leurs chatons jaune citron en multiples cascades. Très haut dans l’azur, quelques martinets affutés zigzaguaient en une folle farandole, dessinaient des pointillés tout en spirales brisées. D’autres, plus hardis, zébraient l’air bien plus bas, les ailes en faucilles, lançaient des cris stridents. Ils jouaient à se faire peur en plongeant vers le sol poussant des sifflements aigus puis se fuselaient, et, sous pression dans un mouvement ascendant, reprenaient de l’altitude. C’était un va et vient perpétuel, des chutes et des remontées incessantes comme s’ils n’avaient que ça à faire de toute la journée.
Joyeux comme un pinson, euphorique comme un martinet, devrait-on dire.

J’avais huit ans, j’adorais courir dans les fougères qui m’arrivaient jusque sous le menton.
Le parfum de l’immortelle chauffé par le soleil, sublimé à cette heure de fin de matinée, se répandait au ras du sol pour mieux chatouiller les narines. Il s’élevait par petites vagues sous l’effet d’une brise tiédie par la chaleur montante.

L’été venait de débuter à peine, je profitais de ce passage du côté des porcheries situées à deux cents mètres environ de la Navaggia pour batifoler dans les herbes et célébrer avec mon frère la fin du printemps. Nous venions nourrir les cochons, un moment enchanté qui nous poussait à explorer les environs. Malgré mes spartiates très peu protectrices, j’adorais shooter dans les boîtes de conserves qui traînaient un peu partout. A l’écart des habitations, l’endroit servait de décharge sauvage avec des entassements par zones modérément encombrées. Je venais de repérer une boite de petits pois couchée qui se prêtait facilement au coup de pied en présentant son flanc bombé.
J’accélérais la foulée de la marche et sans marquer de temps d’arrêt, comme si j’allais tirer un coup franc, visant les buts entre deux fougères plus hautes que les autres, je tentai une lucarne imparable. Instantanément, une colonie d’une bonne vingtaine de guêpes qui avait élu domicile dans la vieille boîte  se révolta. En quelques secondes, ma chevelure était envahie par la petite nuée qui piquait chaque partie du crâne offert aux dards. Avec l’aide de mon frère qui tapait en même que moi pour écraser ou écarter les attaquantes, je réussis à me débarrasser des importunes après un frénétique combat de calottes contre les coups d’aiguillons. Dans la minute qui suivit, j’avais le cuir chevelu gondolé, nous filâmes sans attendre vers la maison.

Très rapidement, on me dirigea chez Zia Maria-Antonia, une vieille dame « spécialisée » dans les piqûres d’abeilles. Dans sa cuisine qui n’a jamais connu la lumière du jour trônait une jarre remplie d’huile d’olive sur laquelle reposait un couvercle circulaire en bois, lesté d’un gros galet. C’était l’endroit de ses consultations médicales. Elle plongea une louche dans le liquide oléagineux et la versa d’un seul floc sur ma tête puis se mit à frictionner sans délicatesse. Elle massa longuement cherchant à faire pénétrer l’onction. Miraculeusement, je m’en souviens très bien, la douleur s’estompa assez rapidement et je n’eus aucune réaction cuisante durable. La tension du cuir chevelu qui pressait le crâne comme un étau, s’apaisa et cessa sous l’effet du massage et des incantations audibles mais incompréhensibles pour moi.
Détachée de tout, délocalisée par la pensée, Za Maria-Antonia opérait dans l’urgence en communion avec l’au-delà. Parvenue au bout de intervention, elle me tapa sur l’épaule et me dit :
– C’est fini !
Pas de fièvre et très peu mal à la tête. Je n’ai gardé aucun mauvais souvenir de souffrance de cet épisode pourtant douloureux.

Depuis lors, j’ai été piqué plusieurs fois par des guêpes et à part une petite boursoufflure insignifiante, je n’ai jamais connu plus grand désagrément. Sans doute, ce jour d’assaut intensif ai-je été immunisé à vie. Peut-être ai-je eu beaucoup de chance aussi de ne point être allergique à ce venin.

Les vieilles dames du quartier apprenant la nouvelle qui avait inquiété mon entourage, me tapotaient la tête avec leurs doigts comme si elles touchaient le pompon d’un marin. Peut-être, en agissant ainsi, prenaient-elles leur part immunité sur le crâne d’un protégé de Dieu, en me lançant :
– Chi Diu ti binidiga ! (Que Dieu te bénisse !)
C’était sans doute déjà fait.

J’ai gardé le souvenir du ciel bleu d’un azur léger, des châtaigniers en fleurs et des martinets.
Chaque fin de mois de juin, je fais un tour du côté des porcheries qui n’existent plus aujourd’hui. Je m’y rends en pensée comme une sorte de pèlerinage mémoriel annuel, me souvenant du décor d’alors. Tant d’années plus tard, je me vois encore en culottes courtes, les sandales sont usées, les brides ballantes menacent de me déchausser, gare aux orteils…
Les guêpes ont tout oublié…

Agissant et pensant ainsi, il me semble ne pas vieillir, mon esprit vagabond et mes idées joyeuses ont conservé mon éternelle jeunesse, sans doute dupée par l’amour de la vie.

Avec la chaleur montante les chatons de châtaignier – visibles en titre – deviennent diablotins.
Avec la canicule, ils s’affolent.

7 Comments

  1. J’aime bien la première photo, j’y vois un parallèle avec la chevelure 😉
    La macro suivante est superbe.
    Attention tout de même aux piqures d’abeilles et guêpes, je n’étais pas allergique jusqu’au jour où j’ai fait une réaction il y a quelques années.
    Je retrouve enfin une connexion internet après 5 jours sans. Un vraie punition !!!

    1. Pour la première photo, j’ai pensé la même chose… pour les autres, je me suis amusé.
      Bonne soirée Al, que Saint Internet vous préserve ! 😉

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