Mon séjour à la clinique.
Cet après-midi lugubre du seize novembre 2016 était veille de la PTH.
Je m’imaginais cet acronyme terrifiant adressé par un individu énervé, pas très catholique : « Demain, je vais te PTH ! » Entendez par là en phonétique pure, demain je vais te « péter à la hache ». Une fin de vie horrible comme je n’aurais jamais pu l’imaginer.
C’est le langage des mots. Lorsqu’un toubib annonce à un patient, avec ou sans pincettes :
– Vous avez une tumeur, l’autre entend presque invariablement « Tu meurs !».
Heureusement, une PTH vous veut du bien.
C’est tout le contraire, la Prothèse Totale de la Hanche vise à vous rendre la vie plus facile, à ne pas finir vos vieux jours dans un fauteuil à roulettes. J’étais donc parti pour une entrée en clinique, plutôt serein après avoir usé mes angoisses, avec l’espoir d’en tirer tous les bénéfices.
Le parking était complet bien que nous y pénétrâmes en toute confiance puisque des places libres étaient annoncées sur un écran lumineux. Très rapidement bloqués, à l’avant comme à l’arrière, nous fûmes déposés sur le champ avec nos bagages. La clinique n’était plus très loin.
Nous nous y rendîmes à pied faisant le chemin restant encombrés de tout un attirail de séjour en milieu hospitalier.
Dans le hall presque désert, on nous fit signe de patienter dans l’immense salle d’attente. Une vaste salle dont les sièges étaient éparpillés par groupes de trois ou quatre, un peu partout contre les murs, avec la possibilité de créer une certaine intimité.
Nous étions, Annie et moi, assis côte à côte comme deux petits vieux, presque épaule contre épaule. Normal, quarante-six ans de vie commune laissent des traces profondes. Une sorte de repli protecteur vers l’autre, quasiment spontané.
Pour faire un, il faut rapprocher les deux moitiés.
Nous étions touchés par une sorte de régression, presque infantilisés par la situation. On n’entre pas en clinique pour assister à un concert, des idées noires nous trottaient dans la tête, peut-être vivions nous nos dernières heures ensemble. Comme le chirurgien l’avait précisé, c’est noté dans le protocole, le risque existe toujours et nous n’avions retenu que cela.
Je tenais, sous les bras, mes radios hors normes dans une enveloppe démesurée et mes béquilles toutes neuves que je n’avais pas encore essayées. Très encombré déjà.
Annie transportait le volumineux, mais pas de lourd. Des petits et moyens sacs de magasins de prêt à porter bourrés de neuf et d’affaires propres. Certainement plus que de raison comme si nous partions pour un long séjour dans un quelconque gîte rural…
Lorsqu’on nous fit signe d’aller dans la salle d’admission pour les incontournables formalités, nous y allâmes en trottant menu presque l’un épaulé à l’autre. A partir de là, j’ai compris que j’avais intégré le statut du malade avec son accompagnateur, mais peut-être aussi l’image de la vieillesse et de la dépendance qui s’installent dans un rapprochement tendre et protecteur.
Je ne disais rien. Je laissais parler ma femme, les formalités c’est son domaine. Je suis bien trop sauvage pour cela, elle est ma face civilisée.
Me sentant un peu inutile tel un benêt assisté, planté devant le bureau, j’ai tenté quelques boutades comme pour dire « Coucou ! Je suis là moi aussi ! ». Annie souriait car elle me comprenait et surtout sait mon penchant pour les fariboles. Elle n’approuve pas toujours mais s’accommode de mon côté facétieux.
La secrétaire faisait ce qu’elle pouvait en m’adressant un sourire de politesse, l’âme n’y était pas, sans doute n’avait-elle rien à cirer de mes traits d’humour qui lui passaient sous le nez, pénétraient dans une oreille et sortaient illico presto par l’autre. Elle fut d’une remarquable efficacité pour le papier.
Je fus surpris par la rapidité de la prise en charge. Il faut préciser qu’Annie est une championne pour la constitution des dossiers, elle anticipe, outre les pièces demandées, de telle sorte que les lapins réclamés au dernier moment sortent de son chapeau comme par magie.
Clés en main, nous pouvions gagner notre domicile hospitalier…
Une chambre immense avec une grande salle d’eau, une terrasse avec vue sur les cheminées métalliques, les conduits de hottes aspirantes qui désenfument les cuisines. Cerise sur le gâteau, un lit pour l’accompagnant. Formidable ! Même une PTH n’est de taille à nous séparer !
Très vite, la ruche se mit en branle. Prise de sang, température, tension et rasage dans les règles de l’art car je fus l’objet d’un cours particulier. Une débutante faisait ses classes dans tous les recoins de mon anatomie basse sous l’œil averti d’une formatrice qui n’hésitait pas à reprendre la main pour ne laisser la moindre chance au poil abandonné, perdu dans ce désert totalement glabre. Parfait ! Elle tint à finir le travail pour que la préparation soit nickel avant l’intervention du chirurgien. C’était une scène agréable, je cherchais à deviner une réaction, aucune gêne, l’une était hautement qualifiée en rasage et l’autre prenait de la graine.
J’avais deux belles jambes au look antagoniste. Une gambette de cycliste et l’autre de baroudeur, on retrouvait bien mon yin et mon yang, une jambe civilisée et l’autre sauvage.
Celle visée par l’intervention présentait un aspect de poupon de porcelaine.
Belle jambe ! me disais-je, dans les deux sens possibles de l’assertion.
Depuis le matin, j’éternuais souvent. La crainte grandissait que l’opération ne puisse se faire. Le passage de l’anesthésiste ne fut pas rassurant : selon mon état, on passerait de l’anesthésie générale à la péridurale ou carrément au report de l’intervention. Même diagnostic de la part du chirurgien qui après examen clinique me rassura. Plutôt optimiste.
On verra demain ! J’étais prêt pour réaliser une PTH réparatrice, tout dépendait désormais de mon rhume qui faisait déjà jaser… On ironisait sur un acte manqué…Comme si la trouille m’avait inventé une petite infection pour échapper à l’acte chirurgical…
Le rendez-vous avec le bistouri allait-il avoir lieu ?
La soirée fut calme et la nuit n’avait aucune raison de porter conseil. J’étais totalement serein, hormis l’incertitude de l’intervention car je souhaitais fortement en finir avec la coxarthrose.
La seule ombre au tableau était une chaleur étouffante qui nous obligeait à ouvrir fenêtre et porte fenêtre comme si nous nous étions en pleine canicule estivale. Tout personnel soignant qui entrait se plaignait de la chaleur mais personne ne faisait ou ne pouvait rien faire puisque l’organisme privé en charge du chauffage manquait à ses obligations. De la sorte, à cause de la fenêtre ouverte, un bruit permanent de moteur de carferry ronronna toute la nuit comme si nous avions pris le large pour une destination lointaine. Les chaufferies carburaient ferme.
Le matin très tôt vers cinq heures, la ruche se mit à bourdonner.
Le bourdon chargé de piquer se présenta à quelques centimètres de mon visage et je reconnus instantanément celui de Picasso en fin de carrière. L’homme était sympa mais pressé. Avec lui c’était, élastique, poc ! poc ! deux chiquenaudes dans le creux du bras puis « tzang ! » il embrochait sans un mot, sans prévenir. Pas de temps à perdre, un, deux, trois flacons et s’envolait comme il était arrivé me laissant un joli tableau couleur charbon jauni sur les bords qui allait rapidement virer en toile de la période bleue picassienne. Il ne manquait que la signature sur le biceps.
Après la prise de tension et de température, je ne vis plus aucune abeille dans les parages. L’attente fut un peu longue.
A suivre.
Un bonheur ineffable en efet que celui d’avoir un compagnon ou une compagne à ses côtés pour les moments plus difficiles… Lorsqu’on se retrouve seul même la motivation n’est plus la même !
Pour moi, c’est le plus important.
Une présence qui rassure et dope l’envie de vivre…
Merci Gibu, bon dimanche.
J’attends la suite…
Bon dimanche Simon 😻
Elle est prête pour demain.
Ça me va.
Dès que je rentrerai (vers 17h ) plaisir de vous lire. 😻