PTH. 1

PTH. (Prothèse totale de la hanche)
Le chirurgien m’avait convaincu de passer sur la table d’opération car la situation devenait dramatique. A très court terme, j’étais condamné au fauteuil roulant.
Date était fixée.

Jour de méditation.

Je n’avais retenu que :
« Le risque zéro n’existe pas ». Un mot lâché par le virtuose du bistouri en cours de conversation.
Ce matin, je m’étais promis de vivre le plus beau jour de ma vie.
Demain, je serai en clinique.

J’étais inquiet. Je pensais que le surlendemain, en passant sur la table d’opération, mon existence ne serait plus totalement en mon pouvoir.
C’est à ce moment que l’idée de « philosovie » vint à ma rencontre, ma propension à cultiver les contrastes s’en trouvait amplifiée. Je voulais vivre un carpe diem accéléré, concentré en un jour. Une sorte de Diem sans le Carpe, c’est à dire la conscience sans le plaisir. Ne cherchez pas de rapports avec les mots, il n’y en a pas, c’est une idée bizarre qui m’avait assailli. Mon corps, plus que ma conscience mise en sommeil, ne détiendrait qu’un pourcentage réduit de mon destin. Je serai à la merci de l’aléatoire, de probabilités défavorables puisque le risque zéro n’existe pas.
Curieusement, moi qui facilement repasse le futur en boucle comme un film déjà vu, je parvenais, pour la première fois, à oublier demain.
J’ouvrais les yeux déjà habitués à scruter la vie, bien plus que d’ordinaire, j’avais décidé d’aller voir le monde dans la rue, faire le plein de réel et d’immédiat. A chaque pas, je ne voyais que beauté des choses. Je trichais un peu en étant le gentil qui n’a qu’un œil, celui qui voit le beau et le bon en snobant tout le reste.

Tout me semblait merveilleux.

J’ignorais totalement si cette attitude inhabituelle était feinte ou simplement sereine. Rien n’était forcé ni calculé, j’entrais dans une manière nouvelle de voir le monde, sans fioriture et sans torture non plus.
Un calme absolu, inconnu jusque-là, m’avait envahi. Un sentiment nouveau, presque une anesthésie avant l’heure, mais une anesthésie de la pensée pour échapper à la peur. Sans doute, l’attente me paraissait trop longue et trop cruelle à ressasser les possibles ratés qui prenaient déraisonnable importance.
Bizarre ! Pensai-je…

J’ai souhaité, pour me changer les idées ou me persuader que la vie est belle, faire quelques pas pénibles dans les rues de la ville pour observer le monde qui vit. Un monde parfois automate, dirigé par des règles sociales qui brident les idées ou les guident vers des horizons étriqués, très conventionnels.
Parfois, mon regard se faisait vague devenant moi-même l’étranger qui croise ou suit les quidams. Dans la peau d’un passant qui passe, incapable de m’extirper d’un mouvement automatisé parmi les indifférents, je filais, vide, sans penser, sans cogiter vraiment. Je cherchais à comprendre un peu mieux ce que je serais en vivant comme un passant indifférent à tout ce qui l’entoure. Tout cela était bien vague et confus, calqué sur une idée brumeuse, plutôt pessimiste de ce qui m’attendait. Je me maraboutais à l’envers. Bref, je naviguais entre conscience et brouillard pratiquant l’inutile utile, sur le moment.

Assez rapidement, je me remis à observer machinalement comme à mon habitude. Le discret que je suis, s’intéressait aux autres en les imaginant leurs pensées secrètes. Une intrusion amusante inventée pour le jeu.
A quoi bon chercher à comprendre ce qu’on ne saura jamais ?
Parce que l’autre m’intéresse et m’intrigue. Parce que ça me plait de savoir à ma façon. De savoir sans certitude, puisque j’inventais leurs vies.
Je n’étais pas dupe, je leur fabriquais des existences différentes de la mienne et m’imaginais vivant mille vies chipées.
Je passais d’un sentiment à l’autre, m’arrêtais sur une émotion née soudainement d’un regard croisé, comme une énigme toujours mystérieuse et truquée.
Je savais mes idées farfelues, totalement imaginées et peu réalistes mais je m’en fichais, je cherchais la paix afin qu’elle s’installât dans mon âme pour ne plus frémir à des hypothétiques tournures mauvaises.

Un vent léger s’était levé et me caressa le visage. J’ai souri comme si c’était un signe. Le souffle venait de la mer alors que d’ordinaire il vient de ma vallée.
J’étais délocalisé loin de ma montagne, dans un coin de Bastia.
L’Eole marin, porte-t-il le même message heureux que celui de ma lointaine contrée ?

Là-bas, à quelques mètres seulement, sous le géranium, la fauvette à tête noire m’a regardé d’un drôle d’œil comme si nous nous connaissions déjà.
J’ai l’habitude des oiseaux.
Chez moi, dans mon coin reculé, ils sont légion et viennent parfois jusqu’à mes pieds, comme s’ils voulaient converser.
– T’en fait pas mon gars !

J’ai beaucoup flâné mais pas tout à fait comme à l’accoutumée.
Une atmosphère étrange, une mollesse dans l’esprit très inhabituelle, résigné.
Je m’étais engouffré dans le relâchement de toutes mes commandes.

Je voulais faire de ce matin tranquille, le plus beau jour de ma vie, ce fut une journée banale, cafouilleuse.
Puis, sombrant dans la résignation ordinaire, la plus prosaïque des pensées me vint à l’esprit : Demain sera un autre jour… J’étais dans l’abandon de moi-même, un peu déconstruit.

Les heures ont filé trop vite malgré mon désir d’étirer le temps. Ce fut un jour éphémère et jamais pléonasme ne s’est imposé à ce point. Est-ce un pléonasme heureux ?
La veille de mon entrée en clinique j’avais réussi à tromper ma conscience en passant une journée complètement brouillonne, chargée de brume pour m’enfumer l’esprit. Les sentiments plats, sans relief ni vivacité, je me résignais au sort de la vie, abandonnant tout pouvoir à la providence.

– Tu viendras demain ? Me questionna la fauvette, l’œil interrogatif et la tête penchée.
– Demain, non ! Plus tard peut-être.

A suivre.

3 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *