Il a suffit d’un retour sur Don Camillo, tout à fait incidemment, pour exhumer ce texte.
Vous comprendrez pourquoi en le lisant.
C’était au temps de ma campagne universitaire.
Un vrai parcours du combattant pour moi, incapable de suivre un cours en amphithéâtre, mon audition défaillante me l’interdisait.
Alors, je ramais.
Perdu entre mon savoir livresque nul et mon ouïe proche du non, mes yeux chantaient tout seuls et chantaient bien. Vous l’avez compris, je vivais sur le qui vive visuel à un pourcentage qui dépasse l’entendement, du 1000%, ou dans ces eaux-là. Mes yeux m’ont sauvé. Je voyais ce que le commun des mortels ne voit point. Je communiquais beaucoup par le regard, je lisais dans le comportement des gens lorsque d’autres vivaient leur expérience en dialogues. Je mirais à la perfection et les sourires que je recevais en retour, m’en imprimaient la preuve.
J’étais censé suivre des cours de psychologie et de sociologie, avec un tel profil, c’était presque une évidence.
Bien que passablement déconnecté des autres, je ne fus jamais en danger, des amis solides veillaient sur moi, chacun à sa manière.
Alain, Toussaint et Malo furent présents, les deux derniers jusqu’au bout de leur vie. Alain, je le vois encore à des enterrements.
Il a quelques jours, ce fut tête de veau. J’adore.
C’est toujours l’occasion d’avoir une pensée pour mon ami Malo.
J’étais un joyeux drille que l’on conviait facilement à des soirées.
Le petit comique de service, capable de tenir une nuit entière à raconter des histoires, souvent des histoires vraies.
C’est au cours de l’une de ces soirées chez Malo que nous fîmes connaissance, lui et moi.
Toussaint, avec qui je faisais doublette de pionnicat au Lycée de Sartène, m’avait convaincu de le suivre à Nice, me transportait dans ses valises vers l’université, décelant en moi quelques aptitudes aux études supérieures.
Il avait insisté, c’eut été un terrible gâchis, disait-il.
Ma vie avait pris une tournure inédite, impensable pour moi, un tel virage que seuls les cascadeurs de la vie sont capables de prendre. Je lui en suis perpétuellement reconnaissant, il dort dans un coin de mon histoire, bien tapi dans ma mémoire.
Pour me distraire, il avait eu la bonne idée de me présenter comme un incontournable histrion, départi de sa connotation ridicule et plutôt cabotin. Tout commença ce soir de visite chez son compère Malo, une longue amitié triangulaire allait naître, un trio désormais inséparable.
Je suis le dernier de la triplette.

A cette période, Malo livrait du lait dans l’arrière-pays niçois de minuit au lever du jour. Parfois, il venait me chercher, me sachant oisif. Il klaxonnait et je débarquais illico. Il m’est même arrivé de sauter par la fenêtre pour gagner du temps. De la sorte, sa tournée était moins monotone, il la trouvait moins longue, plus souriante. La compagnie était bonne avec l’intarissable bavard que je suis encore.
Il avait une totale confiance en moi qui n’était qu’un passant de hasard, ce fut une entente fulgurante, une sympathie évidente dès notre première rencontre.
Le plus souvent, au petit matin, alors que nos yeux clignotaient de fatigue et de sommeil, nous faisions une halte dans le grand marché couvert pour acheter des tranches de faux filet. Il choisissait toujours les pièces les plus étendues dont une seule occupait la totalité de la poêle. Il fallait donc deux fritures.
Des pommes de terre et de l’oignon rissolaient dans une autre poêle.
C’était son plat préféré lorsqu’il rentrait du travail, un extra appréciable pour moi qui était habitué à l’œuf mayonnaise. Un seul œuf coupé longitudinalement pour avoir l’illusion d’en avoir deux. C’était au bar Chez Jacques où j’avais ma place réservée dans une encoignure de la salle. Des patrons d’une gentillesse et d’une humanité remarquable, ou du moins, en avais-je le sentiment.
Certains jours, compatissants, ils me portaient un peu de blanquette de veau pour améliorer l’ordinaire. Une blanquette que je m’offrais rarement, lorsque j’avais récolté quelque sou après un menu travail, l’entretien d’un couloir dans une partie commune.
Une fois bien sustentés, après ce retour de virée, nous allions ronfler chacun chez soi avant de débarquer chez Stéfanini, un bar avec un petit boulodrome, en fin d’après-midi, pour jouer à la pétanque.
Je me la coulais douce.
Les jours de repos, Malo me conviait dans le vieux Nice chez Peppone, un restaurateur italien qui proposait, le jeudi, tête de veau à la sauce gribiche. C’était presque un rituel et c’est là que j’ai découvert le goût pour la gélatine et la langue de veau. Mon ami adorait les pâtes sous toutes ses présentations avec une préférence pour celles à la sauce tomate et au fromage piquant. A pasta asciuta nustrale, de chez nous. Peppone était son « pastaiolo » préféré. Un petit bonhomme rondouillard, au physique pétri de sagesse et de bonté. Le « savoir cuisiner » presque estampillé sur son visage, la moustache rassurante. Tout cela réuni en une seule et même personne faisait de ce restaurateur un homme de confiance. Une bonne pâte comme ses pâtes fraîches. Longtemps après sa disparition, nous en parlions encore. Avec son escapade au pays des rêves enchantés ce fut la fin de la tête de veau que nous n’évoquions plus qu’en souvenir de ces sorties dans le vieux Nice.
Peppone, vous l’avez deviné, ce n’était pas son nom mais un sobriquet qui lui allait à merveille tant il ressemblait au personnage de Don Camillo. C’est de la sorte que l’on imprime facilement dans sa mémoire des souvenirs qui vous accompagnent toute une vie.
Sans travail et sans réussite, j’avais l’impression de vivre comme un pacha.
Sur la photo ci-dessous, l’ami Malo de Sollacaro et son épouse Pierrette.
Ils étaient en visite inopinée chez moi au Chesnay, limitrophe de Versailles.

Des souvenirs qui font chaud au cœur.
Bon jeudi Simon. 😻
Souvent, on me « traite » de nostalgique alors que j’éclaire mon présent à la lumière du passé.
Un éclairage qui adoucit le décors et atténue les déchirures d’aujourd’hui.
Bon jeudi Chat qui voyage toujours ! 🙂
Quand j’étais jeune et qu’il y avait des bons moments, je disais « je les mets de côté pour plus tard ».
Plus tard est arrivé et non ce n’est pas de la nostalgie… 😻
Je partage cet avis.
Une manière de cuisiner le présent à l’ancienne et en faire un plat meilleur…