Halo.
Le cercueil de maman était posé sur son lit, resté ouvert pour que la famille venue de loin puisse la voir une dernière fois. A sa droite un portrait de ses parents, à sa gauche celui de son mari. Les volets étaient clos.
Deux veilleuses pâlottes diffusaient une lumière orangée insolite, semblaient évoquer l’ici et l’ailleurs mêlés, avant le passage de la frontière qui mène au monde ignoré de tous.
Seul son visage était visible.
Les démons qui résistaient à la médecine avaient quitté son corps, on aurait dit un ange. Je la regardais fixement, j’avais l’impression qu’elle allait s’animer pour m’adresser un dernier sourire.
Cette immobilité était surprenante. Un humain bien vivant ne pourrait la simuler que quelques secondes sans donner cette impression d’ailleurs. Ce corps figé renvoyait une image d’éternité et de sérénité absolue. Les objets aussi pesants et inertes soient-ils, ne dégagent pas une telle présence absente, une telle immobilité vivante, une telle inertie dont on attend un mouvement soudain.
Une étrange impression de vie et de mort mêlées, d’avant et d’après, d’ici et d’ailleurs, me laissait dans une totale perplexité, une interrogation que je savais sans réponse. C’était la vie morte et la mort encore vivante, glacées l’une dans l’autre qui se tiraillaient dans le silence de notre chambre froide.
Une chambre froide qui existait depuis quatre générations, nommée frigidaire tant nous grelottions durant les hivers.
Dans la pièce à côté, la lumière était vive. Les chaises placées contre le mur attendaient les visiteurs du soir pour la veillée. C’est une tradition, les gens du village passent une partie de la nuit avec la famille. Une manière de rendre hommage à la personne décédée et de réconforter par leur présence les proches du défunt.
Dehors, des petits groupes se constituaient pour bavarder un peu.
Ce n’est qu’à l’heure du fromage, du vin et du café, une autre tradition, qu’une ondée aussi soudaine que brève tomba à grosses gouttes. On la devinait aux impacts sur les blousons des hommes, attaqués par surprise, qui pénétraient précipitamment dans la salle à manger.
Les maisons du voisinage étaient ouvertes et toute la basse Navaggia mobilisée. Chacun s’était assigné une tâche précise. Certains aidaient chez nous, d’autres préparaient, chez eux, le repas pour notre famille. Antoinette et Marie-Rose deux dames du quartier, amies de longue date, étaient venues de Bonifacio, nous allions prendre place autour de leur table à tour de rôle pour éviter l’engorgement. Elles préparaient, déjà, le dernier repas pour le lendemain, que l’on prend tous réunis avant le dernier voyage.
La veille, au milieu de l’après-midi, Catherine qui a toujours été présente avec son mari et ses enfants auprès de maman, avait souhaité prendre un dernier café sur la table de Rosalie. Son fils était arrivé avec des tasses fumantes. L’une d’elles était vide et représentait le café de celle qui venait de quitter ce monde. Le soleil était joyeux, un rayon très vif avait posé ses éclats sur la table. Par temps clair, en cette saison, un jour sans nuages, Hélios éclaire la pièce avant de décliner derrière la colline. C’était un dernier salut que j’imaginais sans rien dire, j’étais en pleine méditation.
La nuit était bien avancée. Nous avions franchi minuit, les gens rentraient chez eux par petits groupes. C’était le signal, l’assistance se fit moins dense, les derniers visiteurs quittèrent la maison afin que la famille puisse prendre un peu de repos.
En sortant pour regagner mon coin d’Aratasca sur la colline, je me suis retourné pour regarder la maison familiale une dernière fois. Une atmosphère mouillée très légèrement embrumée enveloppait l’habitation. Les portes environnantes étaient encore ouvertes laissant s’échapper une lumière vive qui se diffusait dans un halo blafard, humide, timidement flottant jusque sur le toit. Une réfraction de circonstance, entre lumière et fond de l’air, semblait auréoler la demeure comme pour saluer son dernier habitant.
Il m’a suffi d’un regard pour que ce symbole surgisse sous mes yeux.
Le lendemain, nous accompagnions notre mère au cimetière de Levie.
Quarante ans plus tôt, j’imaginais le dernier voyage de ma grand-mère en étant à près de mille kilomètres de là. Je m’étais enfermé dans ma salle pour suivre ses funérailles. Rien ne m’avait échappé, je connaissais le parcours et les coutumes. Une heure plus tard, lorsque j’ouvris ma porte, personne ne savait que je revenais de loin, que je revenais de funérailles.
J’avais accompagné ma grand-mère jusqu’à sa dernière demeure sans être vu de personne.
Ce jour, j’ai pu vérifier que rien n’avait changé, pas un mot n’est à ôter de ce que j’avais imaginé.
Le cortège avait démarré de la petite place parcourant, jusqu’à l’église, tous les endroits que Maman connaissait si bien.
Le parcours fut silencieux, on n’entendait que les pas, je claudiquais gravissant péniblement la petite colline en suivant le chemin qui mène aux croix.
Au moment de mettre la bière en terre, j’ai salué discrètement la dernière vision du cercueil. Ma hanche endolorie me faisait souffrir, point besoin de manifestation ostentatoire, nous communiquions par la pensée.
Grand-mère et Mère ont fait le même voyage.
Quelques jours plus tard, je prenais une grande décision, un rendez-vous chez un chirurgien orthopédique.
(Le reste de l’ouvrage est composé de nouvelles et de faits réels de la même veine.
Le chapitre suivant, PTH (Prothèse Totale de la Hanche) relate mon séjour à la clinique. Un festival de contrastes teintés d’humour, tout en zigzags à faire aimer les interventions chirurgicales… J’ignorais encore que j’allais connaitre la renaissance.)
Je sais que j’aimerai aussi la suite. 📖😻
D’autres me l’ont demandé aussi, j’attends un peu et je publie PTH pour laisser respirer les lecteurs qui pensent que je vais trop vite. La vie n’attend plus, on en prend conscience à un certain âge 😉
A ce stade, je n’envisage pas la publication d’un ouvrage.
Je comprends l’hésitation voire le renoncement d’une publication.
La vie va si vite…
Je suis prête à lire un billet quotidiennement (oui je suis gourmande) 😻
joli symbole que cette tasse vide….
quoi qu’il en soit la solidarité de tout un village a quelque chose d’émouvant. Les miens sont tous partis à l’hôpital, loin de leurs amis 🙁
Votre maman a dû parfois dérouler le fil prévisible de ses funérailles. La mienne aurait eu 107 ans aujourd’hui.
Rien à voir avec votre article, mais les échanges sur les blogs sont aussi faits pour soulever des
réflexions, n’est-ce pas ?
En effet, la tasse vide permet de revenir sur des anecdotes, c’est un moment privilégié.
9/11/2025
J’ai pris du retard.
Je viens de le rattraper.
Chatvoyageur et Gibulène ont bien dit une bonne part de l’essentiel.
J’ai scrupule à dire que j’ai bien aimé. Peut on aimer le récit de funérailles ?
Pourtant n’est il pas aussi et ainsi que tu l’as écrit la marque de l’attachement à qui s’en est allé et à ceux qui accompagnèrent.
Je sais Gaëtan pour te connaître un peu… ce que tu peux penser d’un tel écrit.
Je comprends ta réticence qui est davantage respect des mots et des actes, des rapports entre les deux, plus qu’un scrupule sec. C’est fondé lorsqu’on connait ton état d’esprit… Enfin, c’est ce que je pense.