L’indivision engendre-elle l’abandon ?
Sans doute.
Dans un commentaire, je lisais : « … évoque un temps qui s’est enfui, celui de l’enfance, celui d’une époque, celui d’une île aussi, peut-être… ou d’un village. » cela a suffi pour que surgisse le problème de l’indivision qui transforme nos quartiers en déserts.
En fait, je devrais parler du « sortir de l’indivision » et non de l’indivision qui pose un problème au fisc plus qu’aux personnes concernées par le partage.
Au fil des générations, avec la multiplication des héritiers, les choses se compliquent rendant le partage impossible à réaliser si chacun réclame sa part.
Des parts réduites à un coin de cuisine, une encoignure de grenier, une niche dans la cave, et personne ne veut se résoudre à lâcher sa misère. L’héritage s’éternise jusqu’à la ruine d’une bâtisse.
Le problème devient insoluble, sa résolution n’est quasiment jamais sereine avec son lot de cris et de dérangements.
J’ai connu des partages presque simplissimes à réaliser qui se sont perdus dans des fâcheries féroces, laissant des traces durant de nombreuses années et plus souvent à vie. Il suffit parfois d’une babiole pour déclencher une guerre et des alliances contre nature. Des cousins qui se détestaient se retrouvent dans le même camp rien que pour défavoriser un plus proche parce qu’il prétend avoir plus de droits sur le même objet futile. Un objet que l’on dit chargé d’affectif pour le rendre plus important qu’il n’est, chacun prétendant que la grand-mère, car c’est souvent la référence, aurait penché pour lui. Je crois que cette grand-mère les aurait corrigés à coups de balai si elle était encore en vie. « A capiati » comme on dit par ici. Une arme hautement symbolique puisqu’elle la maniait au quotidien pour balayer la maison devenue bien poussiéreuse. Dans presque toutes les familles on retrouve les mêmes partages douloureux.
Le mal est fait, la rancune est définitive, les regrets ne servent plus à rien.
A maigre bien, souvent entente difficile. le dérisoire se mue en argument de haute importance.
Lorsque le plus insignifiant des bibelots devient objet de discorde, la convoitise en sommeil se réveille. Jusque là assoupie, laissait croire que tout était parfait dans le meilleur des mondes. Il ne faut pas s’étonner, aussi, si nos quartiers ne sont plus ce qu’ils étaient avec l’éclatement des mentalités, les bisbilles familiales s’étendent aux voisins qui prennent parti pour l’un ou pour l’autre des héritiers. Bien des amitiés qui avaient pris corps au fil des années en tissant des liens de voisinage se distendent par contamination et parti pris.
De la sorte, un patrimoine construit dans l’amour de la famille, un lien si fort, se déchire. Une belle harmonie s’effondre en une génération parce que le sortir de l’indivision fait loi. Comme si l’on avait lâché des chiens affamés, tenus en laisse jusque-là par le dernier vivant. C’est terrible de constater que des gens réputés paisibles et mesurés se montrent acharnés, perdant tout sens du raisonnable.
Le patrimoine qui les a construits les détruit aujourd’hui.
Lorsque ma grand-mère était vivante, personne n’aurait osé prétendre à quoi que ce soit. Son autorité naturelle chargée de bon sens tenait toute la maisonnée dans la quiétude. Chacun faisait sa vie et se retrouvait dans la maison de son enfance le temps des vacances pour se ressourcer. Ce lien très fort avec le passé entretenait nos sentiments serrés autour d’une construction de valeurs très sûres… et puis, on découvre que cette force n’était qu’apparence. Cette faiblesse cachée de la possession devient cruauté. On ne se gêne plus, on s’affiche et on crie ses droits plus hauts que ceux des autres. Tout s’effondre, on fait n’importe quoi jusqu’à perdre la raison. Le bon sens, que l’on croyait si bien partagé dans ce monde, vole en éclats.
Dans ce genre de conflit, il faut inévitablement, lorsque les prétendants ne sont pas trop nombreux, que les plus lucides s’effacent pour ne pas sombrer dans le travers qu’ils dénoncent. Mettre les choses au clair devient impossible car les plus hargneux se fichent de la clarté. Lorsque l’argent est en jeu, les yeux s’écarquillent, deviennent fous à s’exorbiter de rage. Il faut un perdant et c’est souvent celui qui a compris que le nœud est devenu gordien. Pour ne pas trancher à vif, il se retire, serein, en paix avec lui-même. Serein n’est pas le meilleur qualificatif car il en reste toujours une amertume même contenue, une vague aigreur persiste.
Celui-là agira sans cris ni dérangements. Il gardera au fond de lui toutes ces belles images du passé comme le garant des vraies valeurs de la famille. Cette vie construite dans l’amour des siens sera son plus précieux héritage.
C’est lui qui recèle la fortune de son passé, qui prolonge la vie de ses aïeux en perpétuant leur sourire, en disant leur bonté, leur labeur, leur difficulté de vivre sous un toit à la tuile poreuse, un toit qui gouttait les jours de pluie. C’est lui qui se souvient des joies et des peines, du bonheur, de la tristesse … de la vie d’alors. Plein de souvenirs vivent dans sa tête… tant de souvenirs qu’il ne peut trahir la mémoire de ceux qui ont bâti la famille et le patrimoine que l’on s’arrache aujourd’hui.
Je suis de ceux-là. Jamais, je ne serai la cause d’une fracture. Je préfère m’en aller en silence, il n’y a jamais rien à gagner dans ces choses-là. De l’arrogance, de la bêtise et un bien qui finira très vite dans l’escarcelle d’un petit fortuné du moment. Un étranger à notre vie passée, un opportuniste à l’affut d’une chamaille déraisonnable. Une échéance à faire se retourner nos aïeux dans leurs tombes.
Toute une saga va disparaître, comme ça… pour une poignée de dollars, des étrangers argentés s’installeront à notre place…
Il n’est pas certain que « le sortir de l’indivision », coûte que coûte, soit une bonne chose pour la Corse. C’est notre âme profonde qui s’en va. Il y avait, sans doute, d’autres manières de résoudre le problème. Le droit veille, un droit parfois tordu en voulant l’égalité, créé et engendre la discorde… Des inconnus surgissent d’une ombre profonde et réclament le quart du vingtième d’une part de l’habitat. Ils n’ont jamais mis les pied dans le village, des étrangers qui n’ont jamais connu la famille, les hôtes de ces lieux depuis des générations et perpétuaient l’intégrité du lieu.
Ce sont les choses de la vie… et cet écrit n’est que mon humble avis qu’un plaideur rompu aux arcanes du code civil aura vite taillé en pièces.
Un autre saccage dans les règles de l’art du plaider autrement.
Plaideur contre plaideur, le gagnant sera celui qui trouvera le milligramme de poussière utile à faire pencher la balance dans son camp.

E veru e u peghjiu e quadu i pinzuti o i corsi impizutitti si mettini a mrzzu…
C’est souvent le cas.