Aujourd’hui, j’ai mangé chez moi.

Ça vous étonne ? Cela fait belle lurette que je ne m’étais trouvé autour de la table de mon enfance. Maman terminait aujourd’hui son séjour au village, j’étais invité pour l’occasion, ou plutôt j’invitais à des retrouvailles dans le temps.
J’ignore si chacun a perçu ce que j’ai ressenti. J’ai fait un bond de plus de cinquante ans dans mon passé. Grand-mère, grand-père et mon père étaient là, autour de cette table. Minanna affairée aux fourneaux, grand-père à la dame-jeanne et père au Casanis. Juste le temps que le repas chauffe. Ils étaient bien présents, je pouvais presque leur parler. C’était il y a très longtemps et pourtant c’était aujourd’hui.
J’ai regardé ma mère, elle me regardait aussi comme si nous savions que c’était peut-être la dernière fois. On fait comme, elle et moi, sans rien dire. Les regards suffisent.
C’était fête pour elle, interdite de presque tout, nourrie essentiellement de cachets et de gélules. Elle a transgressé, elle a mangé trois tranches de prizuttu en avalant goulûment le gras. Elle opinait du chef en me regardant : « Il est bon, tu te souviens de nos jambons ?  Tu te souviens du lard pendu au-dessus de nos têtes ? » Bien sûr que je m’en souviens et cette enfance du lard nous poursuit encore et ne nous lâchera jamais. Les analyses sanguines nous parlent, nous mettent en garde. Pour combien de temps ? Cela vaut-il le cierge de se priver pour une poignée de jours ou de mois, même de quelques petites années ?
Je suis un épicurien et je le reste. Je sais qu’il faudra tomber d’une façon ou d’une autre… Je préfère ma façon. Je sais ce qui m’attend. Il y a des moments de mélancolie, des moments de tristesse et puis la vie continue pour quelqu’un.
Je lui ai porté des figues du jardin. Elle m’a parlé de sa mère avec qui j’allais récolter les marisques (figues). J’avais huit ans. J’étais fier de grimper sur les figuiers pour récolter les fruits inaccessibles. Grand-mère avec son crochet n’y pouvait pas grand-chose. Je savais que j’aurais des figues sèches et des noix à la récré durant l’hiver. Elle nous avait confectionné des sachets en toile bien identifiables. Le verger ne lui appartenait pas, elle devait laisser une grande part au propriétaire et pour prétendre garder cet avantage, il ne fallait pas gaspiller ni perdre grand-chose. C’est à cela que je pensais en la regardant tâter le moelleux de la figue avant de l’avaler.
Ce soir, ce sera le verdict du dextro (hémoglucotest). La figue qui nous a ramené tant d’années en arrière lui rappellera qu’aujourd’hui ce temps est révolu. Que cette époque bénie de raisins secs et de figues savoureuses nous a conduits aux limites de la biologie.
Qu’importe, on vit au présent en pensant aux moments plaisants du passé… Le futur ne nous appartient pas, que nous soyons raisonnables ou excessifs en tout… On ne maitrise que peu de choses.
Demain, maman s’en va. J’ignore si l’on se reverra mais ce midi nous avons vécu un moment avec tous ceux qui nous ont toujours entourés. Toute la famille disparue était avec nous.
Plus tard chacun vivra à sa guise mais se souvenir des moments heureux est assurément un bon moyen de remplir sa vie…
Ici, grand-père à la bonbonne et père au prizutu pendu au plafond.

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