Le numerus clausus clausus…

DSC_0023– Vous prenez un bain de thym, Madame l’Abeille ?
– Oui, ça calme les angoisses et éloigne les idées noires !
– Humez ! Humez donc ce parfum, chère amie, puisque ça fait du bien !
(Cliquez sur les photos sinon vous n’y voyez pas grand chose.)
C’est déjà une vieille histoire. Le garrot promis au débit de la profession médicale est resté bien serré. On en voit progressivement les conséquences au fil du temps. Il est très rare que l’on songe aux effets pervers lorsqu’on balance une loi aussi bien ficelée semble-t-elle. Pourtant un garrot ça se surveille, on peut le relâcher comme le serrer…
Dans les villages, les habitants vieillissants se demandent s’ils doivent rester vivre là où ils ont toujours vécu. Le médecin de campagne, dit de famille, est en voie de disparition. Les nouveaux toubibs qui s’installent ne sont pas certains d’y rester à vie comme le faisaient les anciens. Ils veulent bien pratiquer la médecine mais à leur convenance. Leur présence est limitée dans la semaine, l’après-midi seulement, à partir du vendredi c’est week-end et les visites à domicile ne sont assurées que dans des cas très limités.
La pénurie dans la profession commence à être très inquiétante. De nombreux médecins se sont fait une clientèle, une réputation et puis… la députation. Il faut les voir flatter leurs patients : « Alors, je compte sur vous ? » Les pauvres, ils n’avaient pas compris que de l’Assemblée au cabinet médical, le choix était vite fait. On ne lâche pas comme ça le plus beau métier du monde pour courir le malade. Le plus détestable, c’est d’entendre certains députés devenus ministres tabler sur des arguments médicaux. Se vanter de connaître le problème pour avoir été médecin réputé. C’est indécent. Que ne sont-ils restés là où ils étaient le plus utiles, ou alors ne plus jamais parler de médecine car ils l’ont désertée pour des mauvaises raisons.
Imaginez donc un numerus clausus devenu clausus clausus quasiment « alarmus ». Quelle inconséquence des faiseurs de lois qui n’ont pas vu venir l’hémorragie et par corolaire la pénurie. Amusez-vous à compter tous les médecins devenus députés/maires, sénateurs ou présidents de ceci ou de cela. C’est là qu’il faudrait un numérus clausus à duplex voire triplici turris. (Double et même triple tour). Il faudrait presque les cadenasser avec un ajout au serment d’Hippocrate du genre : « Je rentre en médecine et ne mettrai jamais les pieds en politique pour soigner les lois » Plus de pertes après le quota.
Résultat, on va chercher ailleurs les bouche-trous, en Roumanie notamment. Chez nous la sélection est sévère pour passer par le goulet. Ceux qui viennent d’ailleurs sont sollicités, choyés alors qu’on ne connait pas grand-chose de leur cursus. On a voulu rendre la profession plus sélective et voilà qu’on fait appel à des diplômés qui n’ont pas subi la même sévérité. En Bourgogne, on a suggéré de faire appel aux vétérinaires pour soigner le patient rural, alors que les vétos quittent la campagne pour soigner les animaux de compagnie en ville. D’autres ont ironisé en proposant de faire appel aux mécaniciens puisqu’un moteur de voiture, avec ses durites et compagnie, a quelques similitudes avec le corps humain. C’est le temps de la dérision.
Très mauvais calcul, effets pervers désastreux. Voici une expérience vécue. Ce n’est pas grand-chose mais c’est annonciateur de beaux jours à venir.
 La salle d’attente est bondée et les rendez-vous complètement chamboulés. Vous voyez passer avant vous des personnes arrivées après alors que vous avez dépassé votre tour de plus de deux heures. Apparemment, ici, rendez-vous signifie : rendez-vous dans la salle d’attente à telle heure et après on verra. Vous passez quand ça tombe sans que vous sachiez pourquoi.
C’est votre première visite, on vous regarde à peine, la prise de tension sera pour une autre fois. Votre médecin référent est parti à la retraite et vous déclinez le traitement que vous suivez depuis un bon bout de temps. Les dernières analyses étaient nickel. Premier froncement de sourcils : « Quoi, vous preniez des statines ? Allez hop ! virez-moi ça ! » Supprimées, « Vous reviendrez dans un mois, je prescrirai des analyses à la prochaine visite et après on verra. » Pas le temps de réagir, l’ordonnance est déjà écrite, commencée la tête basse dès vos premiers mots. Vu l’entassement dans la salle à côté, il n’a pas beaucoup de temps pour vous écouter, peut-être a-t-il atteint son quota de statines, c’est le dernier arrivant qui trinque.
Vous repartez du cabinet médical plus contrarié qu’en arrivant. Il faut dire que la psychologie n’est pas la chose la mieux partagée dans le milieu des nouveaux tout puissants.  Ils vont encore s’encombrer de cela. Pourtant, ce n’est pas compliqué. Du premier coup d’œil vous pouvez voir à qui vous avez affaire. Par exemple, je fais partie de ces patients documentés, j’ai un minimum de connaissance en biologie, j’ai pu suivre le quotidien du médecin et de nombreuses revues médicales d’un ancien toubib parti en politique, bref j’ai de quoi tenir une conversation sérieuse même avec un médecin sans aller jusqu’au diagnostic. Quoique, il m’est arrivé de détecter une embolie pulmonaire chez une patiente en vacances, il suffisait de voir l’état de ses jambes et prendre en compte les symptômes, alors que le médecin venait de diagnostiquer une infection pulmonaire. La personne a été sauvée de justesse.  Pour la petite histoire c’était un médecin qui n’avait pas été formé en France. Une autre fois, en jouant à la pétanque, un de mes adversaires se plaignait de brûlures à l’estomac, il me disait que les inhibiteurs de pompe à protons (il avait cité le nom du médicament) qui suppriment l’acidité dans l’estomac ne lui faisaient rien… la confusion avec un problème cardiaque est possible. . Je lui ai conseillé d’aller voir un cardiologue, il a été opéré du cœur dans la semaine pour un triple pontage. Souvent, certains en connaissent plus long sur les statines que le toubib qui n’a plus le temps de s’informer et reste scotché sur son savoir initial. La manière douce eut été de dire : « puisque vous prenez ce traitement depuis longtemps, le mieux est de faire un break pour soulager le foie. Nous ferons des analyses pour vérifier au bout d’un mois et nous aviserons à ce moment. » Et le tour était joué. Non, au lieu de cela : le savoir c’est moi, il faudra vous y faire. Le patient est piégé. Se soumettre ou se démettre en partant à cinquante kilomètres pour consulter. Le choix est difficile et angoissant.
Il faudra s’attendre à devenir patient double avec pour intention première : Que va-t-il me sortir aujourd’hui ?
Evidemment, je n’avale pas facilement ce qu’on me dit, je m’estime capable de comprendre. J’irai sans doute voir ailleurs tant que je pourrais me déplacer facilement, après on avisera. Voilà à quoi mène tant d’inconséquence avec l’arrivée des nouveaux faux mandarins à la science infuse. Triste… et gravissime docteur !
Alors toubib, vous serez encore là l’année prochaine ? Pas sûr, pas sûr !
Quand je pense au vieux Maestratti et à ceux qui l’ont précédé. Il suffisait qu’ils paraissent dans l’entrebâillement de la porte, un soir d’hiver après minuit, secoués par la pluie battante et le vent… toute la maisonnée respirait et retrouvait la santé. Le temps du médecin de famille est révolu et c’est bien dommage. Une écoute, un regard et la confiance…
Chaque fois que vous suggérez le passé, certains vous rétorquent : « On va pas retourner dans le passé ! » Oui, c’est c’la, c’est c’la, on y mourrait aussi dans le passé… mais j’y ai connu beaucoup d’humanité.

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-Prendrez-vous quatre grains d’hellébore contre la folie ?
– Pas sûr, pas sûr ! Sa purge tue aussi !
(Rose de Noël. Photo prise en janvier. Nocca en corse)

 

 

1 Comment

  1. Les gens âgés ont peur de vieillir dans leur village. Ils ne s’y sentent plus en sécurité.
    Les médecins de famille n’existent plus. Triste et désolant.

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