Chronique d’une basse-cour.

IMG_1294 IMG_1303Avertissement : Surtout ne prenez pas au pied de la lettre tout ce que je dis. Je ne parle pas avec les poules et je n’ai pas perdu la tête. Je m’amuse, tout seul, comme un petit fou, ça vous pouvez le crier partout mais attention, ça peut aussi être contagieux.

Le comportement des poules en dit beaucoup plus long que ce que l’on pourrait croire. Chacune a son caractère propre et parfois bien trempé.

Dès le matin avant d’ouvrir la petite porte qui va les libérer pour la journée, je devine leur impatience. Ça remue ferme à l’intérieur du poulailler et ça tape du bec contre l’huis avec insistance. Ça chahute. Je n’ai pas le temps d’abaisser totalement la porte passerelle qu’elles se pressent, se bousculent pour courir avant les autres jusqu’à la salade éparpillée autour de l’habitat. Elles en raffolent, elle est leur priorité, le grain passe après. On dirait des enfants pressés de sortir en récré et qui s’égaillent en parcourant leur petit territoire.

La Sussex, Blanchette pour les intimes, joue l’indifférente et l’indépendante. Elle ne me calcule pas et fait mine de picorer jusqu’à la barrière lorsque je l’ouvre pour sortir de l’enclos. Je la soupçonne d’avoir remarqué que l’herbe est plus verte et plus abondante aux alentours qu’à l’intérieur. Je l’ai à l’œil mais je sais qu’un jour, elle déjouera ma vigilance. Je l’ai entendue, je commence à comprendre le langage des gallinacées.  « Cot, cot, cotou ! » Disait-elle, entre un grain de maïs et un grain d’orge. Ce qui signifie « Je t’aurai un jour ! ». Peut-être… Peut-être… On verra bien, je vous tiendrai au courant. Elle ne s’intéresse jamais aux autres ou alors juste pour leur asséner un coup de bec au passage et leur signifier « là, c’est chez moi et c’est ma feuille, alors pas touche ! » Les autres filent droit, ça la calme. Le soir, elle s’en fiche. Elle ne traîne pas et gagne son perchoir bien avant les autres. Elle a son coin favori pas question de l’occuper à sa place. Aucune ne s’y aventure.

La Harco, dite Noiraude Scintillante qui renvoie des éclats moirés à la lumière du soleil a ses manies aussi. Egalement peu regardante, elle passe beaucoup de temps à gratter et creuser sous le poulailler comme si elle cherchait du pétrole ou de l’or, allez savoir. Elle va finir par ébranler les fondations de leur abri. Je rebouche patiemment tous les soirs lorsqu’elles sont rentrées. Ni vu ni connu, ça passe, et le lendemain elle recommence. On verra bien qui renoncera le premier. Elle n’a peur de personne. Elle m’a fichu un sacré coup de bec sur le dos de la main parce que je voulais la pousser lorsqu’elle empêchait les autres de se mettre à l’abri. Elle m’a jeté un regard sévère de réprimande en marmonnant un « Grou… ou…ou… » très long, qui signifie « Surtout ne recommence pas !». En tordant le cou pour mieux m’avertir, son œil était noir de colère. C’est noté.

La limousine, Grisette Perlée, semble bien portante. C’est elle qui pond le matin. Elle sort pour se sustenter et boire un coup en étirant son col vers le ciel puis elle file dans le nid pour la première offrande du jour. Personne n’ose la tarabuster et elle ignore tout son monde. Mais elle ne parait pas aussi calculatrice que Blanchette. Au fond, je crois qu’elle s’en fout, pourvu qu’elle ait à boire, à manger et à gratter, cela suffit à son bonheur. Elle fait la belle à longueur de journée en offrant à la vue son dos perlé de gris variable.

La Rousse, baptisée Rouillette, est la plus menue de toutes, presque fluette. Je la sens craintive. Je pense qu’elle est souffre-douleur de la basse-cour en mon absence.  C’est elle qui vient plus facilement vers moi comme pour chercher du réconfort. Elle se fait chahuter et parfois réprimander d’un coup de bec pour une peccadille, trois fois rien, un prétexte pour exercer un bec. Le soir, elle rentre toujours la dernière. J’ai beau la guider, elle glousse en se baissant pour se faire toute petite. Je sais qu’elle hésite à rentrer. Elle a peur. Alors je l’attrape pour la poser sur l’entrée, ça lui donne du courage. Et là, je l’entends caqueter avec vigueur. Savez-vous ce qu’elle dit en langage de cocotte ? « Alors, y a plus personne pour m’empêcher de rentrer ? » Elle se sent plus forte lorsque ma lampe éblouit les autres poulettes. Puis, elle prend sa place. Aucune ne bronche, c’est la paix sur les perchoirs. Ma présence la rassure et calme l’entourage.

L’autre soir, elle était montée sur le talus et refusait de rentrer malgré mes gestes pour la guider. Je la regardais s’acharner sur une sorte de pompon qu’elle tenait dans son bec, posait sur le sol et becquetait. Dans le faisceau de ma lampe de poche, j’ai pu voir qu’elle secouait une petite souris. Je l’ai félicitée : « Tu vois, toi aussi tu es une grande ! » Sans hésiter, elle a lâché sa proie et s’est dirigée toute seule vers l’entrée. Je l’ai laissée faire, elle n’a pas tremblé.

Lorsque je me présente devant le grillage à hauteur de talus l’après-midi, elles accourent toutes. C’est le seul moment où le groupe se manifeste collectivement vers le même intérêt. Leur plumage brille au soleil, elles sont magnifiques, resplendissantes de santé. Voyant que je n’ai rien à leur offrir, elles ne tardent pas à retourner à leurs grattages, à piquer dans la souche du vieux chêne… il y a toujours quelque insecte à grappiller.

Mes passages devant les gélines sont souvent des cours d’éthologie, d’étude du comportement animal dans son milieu naturel. A la grande différence près que j’interfère dans leurs relations en faussant l’analyse qui se voudrait scientifique… alors  que l’éthologie n’observe que le comportement des gallidés (ou d’autres animaux) entre eux sans aucune pollution extérieure. Après avoir longtemps observé les cours de récréation pour affiner mon analyse sur le comportement de certains enfants, il me plait aujourd’hui de jouer, pour un instant, le psychologue des basses-cours. Elle n’est pas belle la vie ?

Moralité du jour : Soyez fous, lâchez-vous, c’est cachou !

Vous avez remarqué comme la blanche semble s’entourer d’un halo blanc ?

PS.Lisez donc le texte « L’épervier », vous y verrez des ressemblances troublantes. Là, il s’agit bien d’enfants.

http://simonu.blog.lemonde.fr/2012/02/29/lepervier/

3 Comments

  1. Merci Simon,
    Encore un beau texte, il ne faut pas avoir peur ou honte de s’émerveiller devant la nature, elle nous apporte tant de choses positives sur tous les plans.

  2. Il faut avoir un sens d’observation incroyable pour nous parler de poules de cette façon,et aimer la nature c’est sur.
    je pense que je regarderai les poules differament et je penserais a votre texte ça c’est sur.
    (mon fils a des poules)merci et bonne soirée.

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