Ma bohème.

Ma bohème, ça voulait dire « J’apprends la vie… »

En revisitant mes jeunes années, j’ai l’impression de perdre de l’âge comme on perd du poids après une cure de « Comme j’aime ».
Comme j’aime me rouler dans le passé cela me fait du bien, j’ai l’impression de vieillir au ralenti.
Je perds virtuellement de l’âge en évitant de me présenter devant la glace, c’est bon pour le moral. J’ai l’impression de savoir encore gambader comme un cabri. C’est bien l’essentiel…

Je n’étais pas un fils à papa, ni à tata ou tonton d’Amérique. Mon bac scientifique en poche était mon bâton de maréchal. Je m’apprêtais à vivre entre mes parents et mon village natal, le reste de mon âge. Sans usage et sans raison.

Je dois la première direction de ma vie à deux amis. Toussaint qui me transporta presque de force dans ses valises jusqu’à l’université niçoise. Il m’avait persuadé que j’avais certainement quelque chose à y faire, invoquant le gâchis si je ne poursuivais mes études.

Mon ami d’enfance, Alain, allait assurer la logistique, le gîte et le couvert.
Françoise, sa mère, qui a veillé sur notre amitié était désolée que nous ne poursuivions plus avant nos études.
Elle m’avait encouragé à accompagner Alain, ils assureraient le nécessaire pour que nous soyons ensemble afin de nous épauler, l’un l’autre.

Je vivais donc une sorte de bohème, sans le sou et sans savoir de quoi demain serait fait.
Alain était insouciant à ce sujet, rien ne pouvait nous arriver comme si nous étions sous la protection divine. Ses parents plus fortunés que les miens veillaient à longue distance, nous ne manquions de rien.

Malgré notre amitié solide et de longue date, je m’interrogeais sur ma condition de dépendance.
Je m’occupais de la cuisine pour me montrer utile, mon ami ne boudait jamais son plaisir devant mes dons culinaires… Je fus surpris, un jour de le voir humer un navarin d’agneau aux légumes nouveaux, à la manière des amateurs d’ortolans avec une serviette sur la tête pour ne perdre fumet. Bref nous étions inséparables, toujours par monts et par vaux comme par salles de cinéma et cabarets, jamais par plages et mer. Nous faisions une consommation de film, très étonnante, tous les jours sauf le dimanche, jour de relâche.

Ma mère m’envoyait un petit mandat tous les mois. Nous l’appelions « Baisers maman ». C’est ce qu’elle mentionnait sur le talon qui annonçait l’arrivée d’argent frais. Une somme considérable pour ma famille qui me permettait de tenir un jour, pas plus.

Un matin, Alain alla jusqu’à la boîte aux lettres et revint me voir en brandissant un papier :
« Il y a ‘baisers maman’ ! »
J’ai failli répondre instantanément « Champagne ! »
Ce fut restaurant !
C’est ainsi que je dépensais mon pécule pour avoir l’impression de servir à quelque chose. C’était ma contribution mensuelle à un petit extra dans le restaurant du coin. Un jour de bombance et les vingt-neuf ou trente autres sans ma contribution pécuniaire.

La première fois, par manque d’expérience, nous nous sommes retrouvés dans un routier bondé, archi-comble, enfumé et bruyant…
Nous fûmes placés dans un coin, bien à l’étroit, presque emprisonnés devant une vitre très embuée.
Il était déjà 13 heures, nous avions sauté sur le premier boui-boui venu.
La serveuse, probablement appelée en renfort, était incapable de nous réciter le menu. Elle balbutiait le plat du jour, nous proposait avec insistance ses « calonoli » gratinés. On avait dû la coacher tant elle insistait.

Nous n’étions pas très loin d’un sketch mis en scène, à l’insu de son plein gré, par la toute novice serveuse. Elle avait dû débarquer ici pour la journée dans l’urgence d’une gargote subitement envahie, ou alors c’était son tout premier jour.
Elle avait déjà plus d’une heure de pratique derrière elle, et toujours « calonoli, calonoli ».
Nous étions jeunes et facétieux, la moindre occasion de rire ne nous échappait pas.
Nous faisions mine de ne pas comprendre, c’était la fin du service, elle pouvait nous consacrer un peu plus de temps. Nous avions compris, sans nous consulter, que nous aurions droit aux « calonoli » coûte que coûte, alors autant en profiter un peu. Je tentais un « Tiens, ça doit être un plat italien ? » Elle essayait de nous expliquer, de nous persuader que cette recommandation du chef allait nous surprendre. Nous nous amusions à lui faire répéter ce mot estropié en nous extasiant devant la future découverte culinaire. Plus elle essayait de s’appliquer à bien prononcer et plus elle s’embrouillait. L’affaire dépassait ses capacités, elle ne savait plus où donner de la tête, on l’appelait de tous les côtés.
A aucun moment, notre sympathique, mais dépassée serveuse, n’a pu prononcer correctement le mot « cannelloni ». 
Elle nous assurait que le gratiné serait bien servi… Nous avons fini par lui laisser la paix et la pauvre débutante, probablement pressée de sortir de cet enfer, a dû nous maudire sans comprendre, toutefois, que nous la charriions.
Soulagée, elle revint rapidement avec un large sourire, trop rapidement à mon sens, les plats probablement déjà prêts à être fourgués…

En sortant du routier, je n’avais plus rien en poche, je venais d’épuiser « baisers maman » en moins de deux heures.

Ce vieux souvenir de cinquante ans est encore vivace. Il y a belle lurette que nous sommes sortis de sa mémoire de débutante serveuse, elle est encore bien présente dans la nôtre.
Qu’est-elle devenue ? Déteste-t-elle les cannelloni, aujourd’hui ?

Je lui souhaite bonne retraite bien méritée, elle doit avoir à peu près nos âges… si le divin lui a prêté vie.

Ce fut la première et la dernière fois pour nous dans cet endroit, nous n’avons pas renouvelé l’expérience.
Avec le temps et un peu d’usage, nous avions nos adresses favorites, notamment chez Pepone au milieu du vieux Nice, recommandé par notre autre ami Malo de Sollacaro.
Tels des représentants, toujours en vadrouille, nous collectionnâmes les bonnes adresses.

Pour nous, c’était la bohème améliorée, insouciante, la joie de vivre…
Nous faisions nos premiers pas en totale autonomie, nous apprenions la vie avec largesses et l’argent des autres.
Etait-ce raisonnable ? Françoise était heureuse de nous savoir en si bonne santé et si fringants.

J’ai failli dire « c’était mieux avant », je sais que c’est contestable mais que voulez-vous, aujourd’hui on nous met en garde sur tout, y compris de ne pas boire le liquide de batterie.
Ce siècle serait-il mieux ? On nous prend pour des tarés.
Vous avez entendu ? Ne buvez surtout pas le liquide de votre batterie de voiture, mourrez plutôt de soif, c’est presque kif kif !

Nous vivions de l’air du temps… et c’était un temps heureux, ma bohème…

Mon copain.

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