Ce texte s’adresse surtout à ceux qui pratiquent la langue corse au quotidien. Il leur sera plus accessible et plus parlant. Les autres lecteurs comprendront et ne m’en voudront pas de cette escapade dans le fossé.
Il fut un temps lointain, qui commence à bien vieillir, nous nous distrayions en jouant à « sfranciser » (lire sfrantchiser).
Nous étions au lycée et nous nous amusions à traduire littéralement des expressions corses, en français.
Mot pour mot en faisant fortement ressortir la couleur locale et sans faire dans la dentelle.
C’était un jeu qui tendait à devenir fréquent, presque naturel, à se banaliser à force de le pratiquer.
Il nous semblait que les expressions devenaient plus imagées, plus parlantes, du moins pour nous qui pratiquions ce langage.
Cette dérision se généralisait, se propageait parmi les internes du lycée devenant presque une seconde nature.
Un énorme clin d’œil au parler « spontané » en sautant du corse au français à la hussarde et sans faire de détail.
Un moyen d’expression, une vaste rigolade qui nous conduisait à tordre les mots locaux jusqu’à les déformer, les plaquant comme un masque de carnaval sur le parler français.
La bascule langagière était dans l’air et c’était à qui sortirait la meilleure réplique, celle qui fait mouche et décroche un rire.
Nous agissions de la sorte comme si le corse se moquait du français en renversant les vocables, les emmaillotant et trafiquant les expressions.
D’autres y voyaient l’effet inverse, une incapacité à bien pratiquer la langue de Molière par manque de vocabulaire.
Cela devenait un concours d’élocution, à l’envers, en déformant le plus possible de mots dans une phrase, dans la moindre interpellation ou exclamation, cela décuplait notre plaisir.
En ce qui me concerne c’est parti un jour de match de foot à Sartène.
La partie était tendue et difficile, on s’arque boutait pour tenir le match nul et dans l’émotion vive, un des joueurs s’adressa au gardien :
– Antona ! Combien il ferme ? (En corse « Quantu ferma ? » Combien reste-il de temps à jouer ?)
Cela m’avait fait rire, tant la spontanéité et le naturel galopaient côte à côte, le jeune homme, peu à l’aise avec le français, était coutumier du fait, il ne le faisait pas exprès.
Après cet épisode, « sfrancisà » prit son envol de manière consciente et ostentatoire.
Va te jeter balai ! Disait-on allègrement pour traduire » Va e tirati capiu ! » qui signifie va te pendre. (Capiu = nœud coulant et capia = balai) L’exclamation née d’une confusion entre capia et capiu n’avait aucun sens.
Cette expression plaisait beaucoup et revenait souvent pour envoyer paître quelqu’un.
Les verbes étaient les plus distordus, d’usage plus machinal :
Squitzer de schizzà=gicler
Spatider de spatidà=se blesser au genou
Sguinquer de sginccà=trébucher, perdre l’équilibre
Sbalager de sbalasgià=ouvrir grand une porte
Chaquer de sciaccà=mettre, usité le plus souvent (« chaquer una sciapata », mettre un gifle, chaquer un paton= donner un coup de poing) parfois « prendre avec plaisir « Je vais me chaquer une glace ! »)
Stourtzer de sturzà=s’étouffer en avalant de travers ou un trop gros morceau=unu sturzonu.
Schiapiter de sciapità=gifler,fesser
Schiatcher de sciacià=écraser
Scoupouler de scupulà=couper en deux parties égales
Sboussouler de sbussulà= tout prendre jusqu’au dernier sou, à quelqu’un lors d’un jeu.
Stoumaquer de stumaccà=écœurer mais aussi étonner selon le contexte
Sbouliquer de sbuliccà=fouiller
Sboutiouler de sbuchjulà=éplucher ôter la peau.
La litanie était longue et infinie.
Bref, il y avait les coutumiers du fait par ignorance et les autres qui les parodiaient en entortillant corse et français. Au départ c’était un amusement, parfois un concours de lycéens pour meubler le temps dans la cour puis cela devint carrément un mode de communication.
Il ne s’agit pas d’un traité sociologique mais d’une évocation à peine esquissée dont certains d’entre nous se souviendront avec plaisir.
Inutile donc de se prendre plus au sérieux… qui entre ici, s’amuse le plus souvent, la prise de tête c’est à côté 😉
Voici une anecdote.
Nous étions dans le dortoir du lycée, la lumière était éteinte et deux ou trois internes devisaient à voix basse. Ils parlaient de cadenas et l’un d’eux expliquait qu’il avait un cadenas à code numérique, à roulettes numérotées si vous préférez. Comme, il faisait noir, l’un d’eux s’émut :
– S’il te prend une peine maintenant comment tu fais pour ouvrir ton casier sans rien voir ?
Il voulait dire c’est mieux d’avoir un cadenas à clé, c’est plus pratique en cas d’urgence.
En corse « una pèna » = un malaise
Ci dessous, le clignotant qui rigole, il est sbidicaré disait-on !


« Si on me cherche dis-leur que je suis dans le derrière de Simon. » (sic) le derrière, en Corse « u darretu »: l’arrière-boutique.
Oui, c’est ça dans le bar Simonu Sissu, dans son réservé.
C’est une histoire lévianaise.
C’était un coutumier du fait avec le « trottoir de l’assiette », les « fourches de menton », profession « mari d’institutrice », « il faut monter à cuisse » (à cheval)…