Ma vie d’artiste.

C’est une reprise.

Je me souviens du jour de la sortie de mon premier jeu pédagogique aux éditions Fernand Nathan.
C’était en 1983, j’avais un contrat de 20 ans.
Apprenant la nouvelle, quelqu’un, un ami, m’interpella ainsi :

« Alors, quel est ton nom d’artiste, désormais ? ».

Cette remarque qui se voulait sympathique, empreinte d’humour, m’avait un peu pincé.
C’était sans doute me méconnaître car je ne me suis jamais pris pour un artiste, allant jusqu’à refuser de collaborer avec la maison d’édition pour tout ce qui était mercantile, sans grand intérêt pour les enfants. Je dénonçais le beau, le futile, car sans fond réel pour l’objectif visé, fabriqué juste pour mieux vendre. Mes trouvailles étaient le fruit de mes observations avec les enfants en difficulté et j’entendais bien leur apporter mon aide pour les guider au mieux de leurs possibilités.
Vendre pour vendre, ne m’a jamais intéressé, je suis un piètre commercial…
Je n’ai jamais couru après le sou, je ne suis pas sou pour un sou.
Cette interprétation erronée de ma personnalité, « Quel est ton nom d’artiste » m’a gêné entre moi et moi, n’a jamais quitté mon esprit.
C’était une boutade, j’ai eu du mal à la digérer, venant d’un ami.
J’ai avalé la couleuvre finalement et cela m’a valu la dérision qui suit.

Alors, voici quelle fut ma vraie vie d’artiste.

J’ai eu ma période « labo photo » dans le deuxième lustre des années soixante-dix. Comme à mon habitude, j’ai préféré tâtonner, passer par de nombreuses erreurs et temps perdu, en jouant à l’autodidacte. J’ai toujours eu ce comportement solitaire du penser par moi-même et cela me ravissait en avançant à coup d’erreurs. J’avais réussi à obtenir un labo « noir et blanc » chez Camara, le dernier qu’ils avaient en exposition dans une vitrine. Ils me le livrèrent en pièces détachées et sans notice, de sorte que je dus étaler le kit sur la table pour chercher à comprendre le montage. Le soir, tout était en place dans la salle de bain, j’allais pouvoir tirer mes premiers clichés après avoir développé mon premier film. A minuit, j’étais encore à tenter de comprendre pourquoi toutes mes photos demeuraient désespérément noires. J’ai fini par abdiquer, ranger tout le matériel afin que la salle de bain soit opérationnelle le matin suivant. Impossible de dormir, lorsque vers deux heures, Euréka ! Je venais de comprendre et filai tout remettre en place pour effectuer une vérification. C’était parfait, je venais de comprendre, je pouvais tout débarrasser et dormir, enfin. Durant de longues années ce fut un régal de produire mes photos sous tous les formats, à mon goût et en totale liberté.

Une année, je fus pris d’une envie soudaine de peinture et me lançai dans l’exercice de l’huile. Un apprentissage laborieux avec quelques réussites, notamment mon premier tableau que j’avais promis à ma mère. J’ai réalisé, bien plus tard, que le thème choisi résumait mon enfance. C’était une nature morte qui regroupait bougie, quinquet et cruche sur un fond de rideau opaque de toile épaisse rappelant le sac de pommes de terre. Cette vision était celle de mon enfance à la Navaggia.
Bougie et quinquet posés sur la cheminée éclairaient nos nuits d’hiver. Les coupures de courant sous les rafales de vent étaient fréquentes et duraient souvent toute la nuit. La cruche symbolisait sans doute les nombreuses descentes à Funtanedda pour y puiser l’eau fraîche. Une source située à cent mètres de la maison en contre-bas. Quant au rideau de toile, il figurait probablement le jute des sacs pour châtaignes, noix et pommes de terre. C’est tout de même incroyable que je ne compris cela que de nombreuses années plus tard. Y avait-il réellement quelque chose à comprendre, de cet ordre-là, finalement ?
Il parait que le naturel revient au galop, même travesti en peinture…
Un jour de hasard, je regardais le tableau que mère avait accroché au mur de sa cuisine et je fis une découverte jusque-là insoupçonnée. Cela me sauta aux yeux, j’avais oublié de dessiner une ombre et personne n’avait remarqué cette absence. L’ombre au tableau est toujours absente.

Annie adorait la maisonnette isolée à flanc de colline. Un endroit à la fois sombre et mystérieux qui clignotait de solitude. Elle disait que c’était le résumé de ma personnalité et sans doute de ma vie.
Il y eut quelques coups d’cœurs de ce genre dont je n’avais pas réalisé les symboles qu’ils trimballaient. Des peintures intuitives sans aucune conscience de mes projections. En somme, des tableaux qui touchaient mon entourage sans émouvoir le tout-venant pour lequel ce n’était que banalité, naïveté et maladresse.
Une seule fois, une personne s’était attardée longuement sur une sorte de marine, une plage où l’on devinait la présence de deux dames vêtues de dentelle blanche légèrement soulevée par la brise venue du large. Un cadre très lumineux presque éclaboussé de jaune plus que de bleu. La dame émue aux larmes me signifia qu’elle avait retrouvé l’atmosphère de sa plage algérienne… J’en étais tout étonné que l’on trouvât souffle de vie dans mon gribouille. Je m’y étais plongé longuement aussi, pour comprendre et trouver vie sur cette plage, j’ai réalisé, en différé, l’émotion de l’autre.
A ce moment précis, j’ai senti le souffle du vent sur mon visage, qui tempérait une chaleur écrasante et je compris cette sensibilité que j’ignorais jusque là.

L’huile me semblait abordable, je me suis attaqué à l’aquarelle.
Plus j’étais attiré par cette nouvelle technique et moins je réussissais. C’était un fiasco permanent qui me faisait dire bien avant la pub : « Je l’aurai ! Un jour, je l’aurai ! »
Je ne l’eus jamais.

A cette période, j’étais sur le départ.
Je quittais définitivement la région parisienne pour mon département d’origine et pour faire plus vrai dans la délocalisation, j’avais contacté un déménageur de chez nous, una roba nustrale.
J’avais rassemblé tous mes tableaux dans un même grand carton.
Que m’avait-il pris de noter la mention « Tableaux » sur l’emballage ?
Les déménageurs ont dû croire qu’il s’agissait de tableaux de maître ou m’ont-ils pris pour un maître d’avenir. C’était le seul carton qui manquait au rendez-vous de l’Aratasca.
Je n’ai remarqué cette absence qu’un mois plus tard lorsque je commençais à voir plus clair. J’avais tout perdu, adieu tubes, cubes et pinceaux comme adieu veaux, vaches et cochons…
J’étais en deuil, je ne m’en suis jamais remis.

Depuis ce jour, je n’ai plus touché un pinceau, toutes mes « œuvres » avaient disparu comme dans un autodafé. Seul survivant, le « tableau » de ma mère qu’elle avait tenu à ramener chez elle en partant de chez moi. C’était ma première réalisation chargée de naïveté, peinte en moins de heures et sous perfusion de Casanis ingurgités sur ma terrasse, un début de week-end.
C’était au temps où je rêvais de ma terre natale et que je noyais mon chagrin sur l’air de « Porto-Rico », une chanson qui me transportait au-dessus de ma maison de l’Aratasca, tous les samedis, jours de relâche. Que d’approximations grossières dans mes exécutions remplies de symboles, que les aimais-je bien, pourtant !

Je recommence à peine à lorgner sur les pinceaux. Je cherche à me convaincre de sortir d’une sorte de blocage qui m’a paralysé durant vingt-sept ans.
Un de ces quatre matins, la térébenthine flottera à nouveau sous mes narines mais c’est l’aquarelle que je vise sans grande conviction…
Il me reste si peu de temps !
Je crois que je n’y reviendrai jamais mais j’y pense, c’est déjà un plaisir…

Le tourbillon.
Il s’agit d’un chat, ses cabrioles m’ont tourné la tête !

Désormais, je rêve, la tête dans les étoiles et les galaxies, mon imagination s’y aventure plus facilement.
Devenu un « élucubrastronome », j’y rôde en toute liberté et dans cet univers imaginaire, j’embarque qui me suit.
C’est dans cet espace inventé à ma guise, que je suis plus léger, plus frivole, plus inventif et sans aucune retenue.

C’est dur la vie d’artiste !

Au-delà du feu d’un coucher de soleil, y -a-t-il d’autres mondes ?
Si je pouvais avoir un signe avant de m’en aller…

7 Comments

  1. J’aurais bien aimé le voir, ce premier tableau, dommage…
    Cet hiver, peut-être aurez-vous le temps…

    1. Hélas Al, je crois que je rêve, je ne me vois plus reprendre les pinceaux.
      Quand je vois les réalisations de certains, je préfère rester à ma place 🙂

      1. ça c’est un ressenti complètement idiot si je peux me permettre Simon !!! Vous ne vous sentiez pas écrivain mais vous avez sorti un livre dont vous n’avez pas à rougir, loin de là ! alors qui vous permet de dire que vous n’avez pas de place parmi les peintres ??? chacun a son style et son ressenti. Vous n’êtes peut-être pas Van Gogh (heureusement pour votre ORL 🙂 ) mais vous avez des choses à exprimer….. et qui sait si de mémoire vous ne pourrez pas faire quelques « bis » qui gommeront quelques bleus à l’âme……. Bonne fin de dimanche

        1. Vous m’avez laissé coi, quoi ! 😉
          Je partage votre analyse dans l’absolu mais je n’y crois guère et c’est déjà une pensée de défaite.
          Pour l’écriture, ce fut comme l’anecdote de Godefroy de Bouillon : « Pourquoi êtes vous entré le premier à Jérusalem ? Parce que quelqu’un m’a poussé ! » répondit-il 😉 C’est ce qui m’est arrivé.
          Mais j’ai carrément publié du premier jet tant je n’y croyais pas.
          Je ferai mieux la prochaine fois.
          Alors chère Gibu, ne me poussez pas sinon je vais m’y mettre, à la peinture !
          Tiens ça mérite une autre anecdote : Un monsieur se rendait au restaurant de quartier pour la première fois, à l’apéro, on lui servit un assortiment d’amuse-gueule. Il regardait avec convoitise puis ne tenant plus, il appelle le garçon : « Enlevez moi ces échantillons de là, sinon je les mange ! »
          Merci Gibu pour votre force de conviction, je ferai peut-être un essai, juste pour m’amuser pas pour montrer.
          Bonne canicule ! 🙂

          1. oui mais si vous ne montrez pas où est notre plaisir à nous ? 😀 je vais vous envoyer un de mes dessins via messenger, ça vous enlèvera vos complexes lol ! je n’ai pas honte de les montrer, ils font partie de mon petit livre de méditations !!!

  2. Allez-y, Simonu (quand je vois les expo de certains « clubs de retraités », soi-disant peintres 🤨), je crois que le ‘génie’ de votre oeil de photographe ira jusqu’au bout de vos doigts…
    Bonne journée.

  3. Bonjour Chat.
    Merci pour votre sympathique encouragement.
    Je suis en cours d’écriture et surtout de sélection de photos pour un ouvrage concernant l’autre œil du photographe.
    S’il est retenu, j’en serai ravi, il fera suite à l’expo.
    Encore merci Chat, bonne journée 🙂
    Ici c’est couvert mais sous le couvercle, il fait chaud 😉

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