Une belle frayeur.

Dans mon parcours pour aider les enfants en grande difficulté d’apprentissage scolaire, je n’ai eu que du plaisir la plus grande partie de ma carrière. Cependant, je me souviendrai toute ma vie d’un entretien très particulier avec les parents d’un de mes protégés.

L’enfant était assez libre dans ses comportements. Il agissait à sa guise, souvent avec désinvolture et sans se rendre compte qu’il débordait du cadre des bonnes conduites ou plus simplement, des conduites normales pour un enfant de son âge. Il lui arrivait de se déplacer dans la classe à tout moment comme s’il était dans un salon, allant jusqu’à menacer ses camarades restés à leur place. La maîtresse ne savait plus comment le canaliser, les autres élèves trouvaient qu’il prenait trop de libertés alors qu’ils se pliaient à la discipline de la classe.

L’enfant était plutôt de solide constitution, dur et cru dans ses interventions.
Pour soulager un peu l’institutrice au bord de la crise de nerfs, j’avais demandé à le suivre quelques temps afin de mieux cerner ses difficultés et surtout pour établir un réseau de communication entre tous. Les relations étaient tendues, c’était un peu mon rôle de tenter de faciliter la vie scolaire dès qu’une difficulté apparaissait assez sérieuse dans l’approche collective.

Dans un premier temps, j’ai fait le point sur les acquis scolaires. Son apprentissage de la lecture était laborieux et son langage pauvre, souvent à l’emporte-pièce, semblait jouer un rôle primordial. J’avais le sentiment qu’il fallait faire quelques pas avec lui, afin de mieux le connaître avant de rencontrer ses parents. J’espérais quelques avancées qui me permettraient de rassurer tout le monde. Dans ce genre cas, l’intuition me commandait de procéder ainsi, ne pas se précipiter avant d’avoir fait plus ample connaissance avec l’enfant.

Cédric avait fait quelques progrès et se montrait très coopératif avec moi, un léger mieux se profilait en classe, j’ai pensé qu’il était temps de rencontrer les parents. Je les avais contactés pour un entretien, leur présenter les objectifs scolaires, évaluer leur état de conscience de ses difficultés, espérant au passage, recueillir quelques indications sur son environnement immédiat.

C’est la maman qui est arrivée la première. Un peu nerveuse voire agacée de se trouver là. Je l’ai accueillie dans mon bureau, l’invitant à s’assoir…
Sans attendre la suite, elle m’a regardé droit dans les yeux pour m’adresser :
– Je reste debout, de toute façon je n’ai pas peur de vous ! 
Vous imaginez que cette entrée en matière n’était pas des plus agréables. Visiblement, elle n’était pas disposée à entendre ce que j’avais à lui dire. Elle n’écoutait pas, totalement enfermée dans son attitude qui cachait mal son énorme égocentrisme quasiment paranoïaque. Ce fut un moment pénible, la communication était fermée, je ne parvenais pas à trouver l’angle pour calmer sa fébrilité et son hostilité à mon égard. Son attitude défensive et agressive témoignait d’une incompréhension et d’un refus de communiquer sur ce sujet. C’était la première fois que je me trouvais devant une telle situation.

J’avais posé devant moi, sur le bureau,  un livre dont le titre marqué en grosses lettres était « Psychologies ». Elle le tourna vers elle et me lança :
– Vous n’allez pas me dire qu’il sait lire ! Qu’il est capable de lire spicologie ‘? 
Comme c’est écrit là ! 
C’est au fil de la discussion hostile que j’allais progressivement découvrir l’origine des problèmes de langage de l’enfant. Son trouble de la parole plus que de langage trouvait une explication à mesure que les invectives fusaient. Rien ne laissait penser cela à priori, sa maman était secrétaire dans la mairie d’une grande ville, responsable d’un service important. Tout fusait à l’emporte-pièce et toujours avec la même hargne à mon égard. Difficile à supporter.
Au fil de « l’entretien » qui n’avait d’entretien que le nom, j’ai dû laisser transparaitre mon agacement aussi, une faille soudaine qui me valut :
– Vous discuterez avec mon mari, il ne va pas tarder à arriver !

En effet, son époux ne tarda pas à rentrer dans mon bureau comme dans un moulin et me voici, sans transition, face à un homme baraqué,  à la poigne de fer, au regard fuyant et bourré de tics impressionnants. Il se dirigea derrière moi pour se placer à la fenêtre restée ouverte. Il finissait sa cigarette soufflant les bouffées vers l’extérieur. J’étais sur mes gardes, peu rassuré. Je l’invitai à s’asseoir, il tira encore quelques bouffées puis jeta son mégot encore allumé par la fenêtre, dans la cour de l’école. Il tourna un peu autour du bureau, j’étais surpris de ce comportement et commençais à comprendre celui de leur enfant.  

A peine s’était-il assis, me désignant du doigt, son épouse lança :
– Ce monsieur le prend de haut ! 
Pendant quelques secondes je me suis senti KO debout ou plutôt assis, interdit, me demandant ce qui allait se passer. Oui, je n’en menais pas large complètement désemparé devant une telle attitude, face à des gens qui ne semblaient pas faire dans la dentelle. Sans aucune réflexion préalable, j’ai compris qu’il fallait sortir au plus vite de cette incompréhension en reprenant mes esprits.
L’homme m’a regardé d’un œil métallique en m’interrogeant :
– Alors ? 
Avec le plus grand calme puisé au fond de mes tripes, je me suis tourné vers lui et lui ai dit :
– Monsieur, je vais vous expliquer le travail d’accompagnement qui a été engagé avec votre fils… 
Puis, lui présentant une partie du travail déjà effectué, j’ai parlé, parlé, pour entrer dans une phase plus concrète avec force feuilles à l’appui, en espérant une attitude d’adhésion en même temps que le relâchement de la tension. Je lui présentais du concret, un parcours déjà conséquent dans l’approche scolaire.

Cet homme que l’épouse semblait présenter comme un rottweiler est rapidement apparu comme un gentil toutou. Attentif et surtout comprenant le sens de ma démarche, il expliquait les difficultés rencontrées avec son enfant. Il était parfaitement conscient qu’il avait besoin d’une aide et celle proposée avec tous les objectifs immédiats et à plus long terme lui paraissait totalement justifiée. Il s’est montré très chaleureux et s’est dit prêt à prendre sa part dans la conduite de l’initiative.
A plusieurs reprises il avait sévèrement invité sa femme à se calmer et à m’écouter, je fus très surpris de la tournure des choses et surtout rassuré.

Pour avoir rencontré la maman par la suite à plusieurs reprises, j’ai compris ses fragilités, son manque de confiance qui la conduisait à une opposition systématique avec l’école. C’était sa manière de protéger son enfant contre les intervenants. Sa méfiance répulsive contre l’école n’était qu’une révolte contre ce qu’elle prenait pour une agression aussi. Tout ce qui touchait son fils, qu’elle savait en difficulté, la touchait profondément, elle l’imaginait en danger se posant en rempart alors qu’aucune attaque ne venait des autres.
Peut-être était-ce le résultat de maladresses des années précédentes ? Lui avait-on lancé le problème à la figure sans prendre de pincettes ? S’était-elle crispée sur une incompréhension ? Elle se comportait comme une personne victime d’une agression et qui restait sur ses gardes. Le problème avait végété, l’enfant avait 8 ans et demi.  
J’ai rapidement compris la nécessité de passer par des phases pénibles afin de désamorcer des situations explosives, latentes, d’accepter d’être agressé en opposant la compréhension et le dialogue. En somme éclairer un chemin qui se traçait dans l’obscurité et la cécité totale.

Avec toute cette tension évacuée, les non-dits, comme les dits à tort et à travers, n’encombraient plus la relation parents/école. L’enfant si dur et si réfractaire à certains apprentissages se montrait plus souple et plus ouvert aux approches scolaires. Le comportement de chacun s’était apaisé et dans cette nouvelle atmosphère déchargée de ses tensions mauvaises, la compréhension mutuelle avait repris toute sa place.

J’avoue que ce jour de première rencontre avec ces parents, je n’en ai pas mené large… ce fut la peur bleue de ma vie d’enseignant. Je m’en souviens encore…

Le soir, dans le calme, je faisais le point :

Vous imaginez aisément mon désarroi lorsque j’étais pris en étau, la mère devant et le père totalement hors de ma vue dans mon dos.
J’ai compris plus tard que l’expression « Ce monsieur le prend de haut » n’était pas une si grande menace. Surprenante et inquiétante pour moi, puisqu’elle ne faisait pas partie de mon langage, n’était qu’une pratique langagière quotidienne et coutumière pour eux, davantage dans le réflexe que la réflexion. Elle ne présentait pas le caractère menaçant que j’avais ressenti. A chacun son langage et ses codes… Et le visage de la violence, en apparence, n’est peut-être qu’un masque qui camouffle une fragilité ou un mal être.
Pour qui a les pieds sur terre, l’opposition frontale n’est qu’un extrême recours.
Je venais de prendre une belle et nouvelle leçon
, sans doute bien d’autres encore, m’attendent au coin d’un bois.

6 Comments

  1. Non seulement il fallait décrypter les gamins mais les parents en plus ! Quel métier…
    J’imagine la même scène de nos jours, vous auriez quelques semaines d’ITT !

    1. Rien n’était ébruité, j’apprenais la vie 🙂
      C’est vrai que cela surprenait et pouvait déstabiliser.

  2. C’est ce type d’article qui m’a fait « accrocher » à tes publications voici plus d’une décennie. Pour faire court : la démarche, l’humilité acceptée comme l’un des guides de l’intervention. Bien d’autres choses encore.
    A te relire

    1. Quand vous serez bien vieille, le soir à la chandelle, dévidant et filant… Vous aurez tout loisir de faire le point et vous sourirez à ces moments pénibles…
      J’espère que vous le prendrez ainsi, traverser des tempêtes est toujours enrichissant, si l’on en sort indemne. 😉
      Courage Tatiana !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.