Cette histoire date de l’année Monsieur Blanc, je faisais mes premiers pas dans les écoles.
Madame Marcandella était une institutrice d’une autre époque. Elle avait débuté sa carrière lorsque je suis né et se trouvait à quelques encablures de sa retraite.
La dame très impliquée dans son sacerdoce menait sa mission avec le plus grand sérieux, je veux dire par là, que rien ne devait parasiter un enseignement strictement mené.
Avec mon arrivée dans son école, toujours par le plus grand des hasards, j’avais eu l’impression de troubler un peu son onde. Une onde tranquille jusque là, dont le cours était serein.
Elle me regardait arriver le matin très tôt par le premier train de service à ne pas rater pour être toujours à l’heure.
Son regard attendrissant se portait sur moi lorsqu’en période hivernale, elle me voyait arriver par neige ou verglas en tenue presque légère avec veston et cravaté. Nous cherchions à nous montrer sous nos meilleures apparences, ne négligeant aucun atout pour être titularisés.
Je devinais à sa moue attendrie que j’étais objet à couver, j’entendais presque ses « Comme il est mignon tout plein… » en devinant la suite « Le pauvre ! ».
Sans doute avais-je l’air d’un chien abattu, faut dire que les parcours pour aller jusqu’à l’école n’étaient parcours de plaisir, jamais calculés pour faciliter les choses. Nous étions condamnés aux postes les plus reculés, nous le savions, c’était un passage obligé.
Bref, elle m’aurait presque pris sous aile. Très protectrice et toujours accueillante. je l’avais perçue ainsi.
Au fil des jours, son regard a évolué et son sourire, parfois son rire, dénotait une curiosité dans son œil.
Un peu comme le vieux Mimile qui me soupçonnait d’effets comiques, alors que je n’avais encore rien dit, elle semblait découvrir cette autre facette de mon personnage. Un jeune homme coquin, qui cache bien son jeu dans une attitude tristounette. Si j’étais celui-ci, elle m’avait démasqué. J’avais l’impression d’être attendu et que mon apparition était source d’enchantement comme un moment de joie assurée.
Elle me regardait avancer vers elle pour la saluer puis éclatait de rire. Elle en prenait une bonne dose avant de retrouver son sérieux en entrant dans sa salle. C’était très communicatif et j’appréciais de débarquer chaque matin de classe, dans une telle allégresse. Nous en avions fait un jeu, machinalement, sans aucune volonté délibérée, ni intention. Le coup de l’empathie quoi !
A la récré, il m’arrivait d’imiter notre inspecteur amateur de flute, elle était pliée en deux en m’affirmant, entre deux éclats, que je l’imitais à la perfection.
Lorsqu’il inspectait un titulaire, pressé d’en venir à sa flute, il prenait la place de l’enseignant en disant aux enfants « On sent avec le nez, on regarde avec les yeux, on écoute avec les oreilles… » portant ses indexes vers chaque centre sensitif. Il débutait toujours ainsi avant de passer à ses « A…A… » et de sortir sa flute.
Un jour, je ne sais ce qu’il m’a pris, j’ai tapé à la porte de ma collègue et dès l’ouverture, sans rien dire, j’ai porté mes doigts vers le nez, les yeux, les oreilles… Madame Marcandella est partie dans un éclat tonitruant en filant vers le couloir.
C’est là quelle me dit : « Ah non ! Pas ça, jamais devant les enfants, je vais en perdre mon autorité ! »
Elle ne m’en a pas voulu, elle avait fait un grand pas en avant en toute fin de carrière.
Un autre jour, en jouant au foot avec les enfants, j’ai craqué mon pantalon au niveau des fesses. Elle m’a donné les clés de sa villa pour que j’aille fouiller dans l’armoire de son mari pour changer de pantalon. Monsieur devait mesurer près de deux mètres, la ceinture m’arrivait sous le menton. Je dus porter le jean de Madame Giraudon la directrice, une autre dame joyeuse dont la corpulence était double de la mienne. En couturières averties, elles ont réparé la partie décousue de sorte que je pus regagner mon domicile sans que tout le wagon ne montre du doigt une partie du fondement qu’on ne saurait voir..
Je garde de cette première année, comme de beaucoup d’autres, un souvenir épatant.
Durant quelques années, puisque muté dès la rentrée suivante, j’étais invité à fêter dans cette école Malmedonne II, la fin de l’année scolaire.
Ces enseignants étaient contents de me revoir, le plaisir était partagé…
Madame Marcandella est restée gravée dans ma mémoire.
Image en titre : Jacinthe échappée d’un cimetière.
Le petit plus qui n’a rien à voir : Je suis à l’affût devant ma fenêtre.


J’imagine que cette dame très attachante n’est plus de ce monde mais je suis sûre qu’elle s’est souvenue de vous jusqu’à la fin de sa vie, vous deviez être un peu comme la jacinthe échappée: la surprise pas vraiment à sa place qui surprend et répand la bonne humeur.
Le petit rouge-gorge a le bedon bien rebondi 🙂
La jacinthe, en effet, me semblait bien convenir.
Je ne savais où la caser et là, cela me sembla tout indiqué 😉
Seriez-vous sourcière pour détecter ce qui coule en « sous-jacence » ?