Monsieur Blanc.

C’était un jour de visite au poulailler, lorsque voyant la poule blanche dans une attitude peu commune, je me suis souvenu de cette histoire…

Vous allez sourire !
Lorsque ma poule blanche s’aplatissait prenant une position de soumission chaque fois que je passais à côté d’elle, j’avais envie de lui dire :
– Allez, lève-toi et marche ! Je ne suis pas un tyran ! Ni le Bon Dieu, évidemment.
Les poules ont des codes aussi… Peut-être que les autres la prenaient en souffre-douleur.
C’est elle, dans son langage de géline qui m’a lancé :
– Allez vas-y raconte-la, ton histoire ! 
Comme quoi, même les poules ont leur mot à dire… si on sait les écouter.

C’est une vieille histoire.
C’était ma première année dans l’éducation nationale.
Nous étions bombardés dans des classes sans formation et devions être opérationnels sur le champ. Tous les mercredis nous étions conviés dans un coin des Yvelines, jamais le même, pour une formation éclair appelée « Journées pédagogiques ».
C’était marrant, si l’on veut. Cela ne m’amusait guère, ce passage obligé m’ennuyait royalement car l’inspecteur y étalait ses extravagances.
Le conseiller pédagogique de service, un vieux beau, faisait du charme aux filles.
Elles en profitaient pour le flatter mais aussi pour obtenir quelques facilités. Il était très sensible au sourire féminin. Certaines se mettaient en vue en sollicitant sa venue dans leur classe avec l’espoir qu’il ne vienne pas. Elles savaient qu’il avait beaucoup de visites à faire, certaines pratiquaient des effets maniérés pour solliciter son intérêt, ce n’était que fayotage intéressé…
L’une d’elles a déchanté, le voyant débarquer le lendemain alors qu’elle ne s’y attendaient pas car il lui avait annoncé, la veille, n’avoir pas beaucoup de temps. Le charme féminin avait opéré, il avait décidé de faire un tour en vitesse. Hélas elle n’avait rien préparé, se trouva fort dépourvue, essuya une belle honte.
Une autre comédie humaine se jouait sous nos yeux.

L’inspecteur, beaucoup plus âgé, courait d’autres amours.

Les inspecteurs, missi-dominici de l’éducation nationale, battaient campagne dans les circonscriptions pour vérifier si le capitulaire dédié à l’école était bien appliqué. Généralement, ils prévenaient la veille ou débarquaient à l’improviste s’ils doutaient de la pratique d’un enseignant. Ils avaient presque tous un dada. Certains inspectaient au moment de l’éducation physique pour vérifier si la « leçon » était structurée, programmée et bien insérée dans une progression. D’autres venaient à l’heure de la poésie ou du chant. Tous chassaient le moment possiblement négligé, la matière susceptible d’être bâclée, considérée comme « petit beurre ».
Les pauvres débutants qui, faute de pratique, éternisaient les leçons de français ou de mathématiques se faisaient taper sur les doigts parce qu’ils rognaient sur les matières dites secondaires ou les supprimaient carrément.
Tout cela était bien amusant… vu de l’extérieur.

Notre inspecteur, n’avait que faire du français, des maths et des matières fondamentales. Son dada c’était la flute et le chant. Il s’était juré de mettre sa circonscription aux vocalises et aux notes de musique. Dans ces fameuses journées pédagogiques, il apparaissait l’après-midi tout sourire venant presque nous caresser le visage comme l’aurait fait un grand-père avec ses petits-enfants. Derrière cette bonhommie se cachait un tyran impitoyable si on ne le suivait pas au son du pipeau.

Au tout début ça nous faisait sourire. Il se plantait devant nous et sans prévenir nous invitait à répéter « a… a… a,  encore une fois ! A… a ! A… a !» … modulant la tessiture et nous encourageant avec ses mains qui accompagnaient l’amplitude des « a ». Sans doute avait-il raté une carrière de chef d’orchestre.
Les premières fois, quelques visages se tournaient vers le voisin d’un regard interrogateur, d’autres se pinçaient, mais très vite chacun dut prendre la chose très au sérieux car notre supérieur n’avait pas l’âme d’un plaisantin.

Parmi nous, flottait comme un ectoplasme un jeune instituteur, timide, toujours à l’écart, à tel point taciturne qu’on ne connaissait pas le son de sa voix. Il faisait très sérieux et se montrait fort attentif, souvent coincé entre le oui et le non. Il avait attiré l’œil de notre inspecteur.
Un jour, pensant que nous étions au top, notre formateur nous rassembla devant le tableau, sortit ses demi-flutes de deux poches de son veston, les vissa et s’improvisa chef d’orchestre pour lancer le chant. Je n’étais pas très fier non plus car donner de la voix discordante devant tout ce monde, au cœur d’une chorale, ne m’enchantait guère. Alors, je remuais les lèvres et bougeais les épaules pour faire plus vrai, sans émettre le moindre son. Juste à ma droite, sur le flanc extérieur, notre timide monsieur Blanc faisait comme moi. Hélas pour lui, il était la cible du maestro. Ce dernier tendit l’oreille devant ses lèvres, à quelques centimètres seulement, pour écouter le son de sa voix, et point de filet audible :
– Vous ne chantez pas ? 

Il nous fit asseoir et plaça le réfractaire seul sur l’estrade.
Posté sous le nez du pauvre interprète, il se mit à battre la mesure pour qu’il envoie le jus.
Monsieur blanc était devenu d’albâtre et totalement aphone. Et plus il le sollicitait pour qu’il chante haut et plus son visage se déformait… L’homme au teint cireux se contorsionnait, presque stoïque, la voix paralysée, incapable de produire le moindre ton ni demi-ton.
Son masque est passé par toutes les mimiques disgracieuses que provoque une torture.
Le mime était parfait d’une névrose surjouée.

Ce fut un moment de grande tristesse pour moi. Un moment pénible pour tous, mais cela n’a pas empêché quelques fous rires irrépressibles, inévitables dans de telles circonstances.

Devant une scène insupportable, il m’arrive de repenser à ce monsieur qui a pâli jusqu’à porter son nom sur le visage.
Depuis lors, je déteste les gens qui cherchent à mettre les autres en état d’infériorité.

Ceci est le témoignage d’un vécu en début de carrière, je le narre plus pour en rire qu’en pleurer, il faut de tout pour faire un monde… parait-t-il.

Avec le temps, je ne suis moins inquiète mais toujours un peu intimidée.

Le petit plus.

Tout ouïe, Lulette et Lulot s’intéressent 🙂 Retiendront-ils la leçon ?

3 commentaires

  1. Rappel.
    Certains textes sont des reprises car versés d’un ancien blog dans le nouveau sont ressortis en mauvais état.
    Cette reprise me permet de revoir des récits souvent publiés en premier jet.
    Voici le commentaire qui figurait à la suite de la première version :
    Zeva
    1 Juin 2015 à 13 h 33 min Modifier
    Humour juste et sans méchanceté autour des Inspecteurs de l’Éducation Nationale d’antan et de leurs manies ! Supportable (par le Narrateur) jusqu’ à l’anecdote qui concerne « Celui qui a parlé jusqu’à porter son nom sur le visage »…Cela nous est insupportable aussi, Simon, cette humiliation !

  2. A cette époque il devait y avoir pas mal de frustrés à ces postes, souvent des ratés à qui on confiait de contrôler les autres. Frustrations exploitées à dessein par l’éd. nat. certainement.
    L’humiliation en public est le meilleur moyen pour rendre les gens soit méchants, soit dépressifs.
    Quelle monde…:(

    1. Il était tellement persuadé qu’il fallait user de la flute, ce n’est pas du pipeau, dans les écoles, qu’il ne s’en rendait pas compte.
      Il y avait beaucoup de lubies comme celle-là, chacun la sienne.
      Je vais poursuivre avec quelques anecdotes. Je parvenais à me détacher, à rester en marge…

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