Je savais, pour avoir visionné le film d’une opération de la hanche avant d’entrer en clinique, que le chirurgien allait jouer au menuisier avec scie, trépan à éroder, marteau et pointeau.
Faut pas croire… ces choses là, mêmes médicales, ont un côté artisanal très prononcé, un hommage rendu aux compagnonnages de haute volée.
Lorsque je me réveillai, j’eus l’impression que très peu de temps s’était écoulé durant la phase d’endormissement. Tout était clair dans ma tête et je fus conduit illico vers la salle de radio. L’écran bien en vue, j’ai constaté que le chirurgien avait réalisé une belle performance. Le profane que je suis, constatait la symétrie parfaite du bassin, comme le placement bien équilibré de la hampe nouvellement implantée dans le fémur avec une masse uniforme de moelle, bien répartie de chaque côté de la prothèse.
En partance vers ma chambre, j’avais l’impression d’être heureux dans mon bus, presque en villégiature. Le chauffeur mimait le bruit de moteur, frôlait les gens qui se plaquaient contre le mur au passage du véhicule. C’était un conducteur chevronné, tout en souplesse, je ne subissais aucune secousse. Il devait avoir un nombre de considérable de kilomètres à son actif. J’étais comme un gamin, heureux de jouer au passager d’un taxi qui me trimballait dans les rues d’un centre de soins. J’eus tout juste un léger mal des transports, un vomissement intempestif, conséquence connue d’une allergie au produit antidouleur.
Les nausées furent rapidement réglées avec un changement de traitement.
Le soir, le chirurgien passa me voir presque en coup de vent. Le patient apprécie cette visite, pour le virtuose du bistouri c’était routine, il ne s’attarda pas.
Je savais qu’il était pressé de partir, alors je surveillais le bon moment pour placer un mot de félicitation, j’eus le temps de lâcher d’une seule traite et dans la précipitation :
– J’ai vu les radios, c’est de la belle ouvrage, un travail d’artiste !
J’ai levé le pouce pour appuyer ma déclaration. Sans s’attarder, il me tamponna la jambe valide et j’ai senti qu’il était touché. En une seconde, il passait la porte :
– A demain !
Ce deuxième jour fut le plus calme du séjour. Encore sous l’effet des antidouleurs, je n’imaginais pas ce qui m’attendait les jours suivants.
La matinée commença en fanfare.
Un grand monsieur sec, tenue noir corbeau est rentré dans ma chambre avec un bonjour tonitruant et presque tambourinant chaque mot qui m’était adressé. C’était le kiné qui n’avait pas une minute à perdre lui non plus, d’autres éclopés l’attendaient dans toutes ces chambres pleines à craquer.
Un autoritaire « Allez, il faut se lever ! », fusa sans autre explication.
L’homme agissait comme si le patient était au courant de toutes ces affaires. Il avait l’habitude et, routinier, ne donna aucune explication à ses injonctions.
Vous imaginez ma surprise, entravé comme j’étais. Les poches de perfusions sur ma gauche, celle du drain sur ma droite. Il n’y a pas meilleure condition pour faire de la gymnastique au saut du lit. Il me regardait faire mais je ne faisais pas grand-chose. Bouger ma jambe opérée ne me paraissait pas possible si tôt, l’appréhension était plus forte que moi. Ma femme a tenté quelques fois de voler à mon secours, rien à faire, il l’écartait du bras sans mot dire, en ne me quittant pas des yeux. Après toutes les indications d’usage pour sortir de la couche, j’ai fini par mettre pied à terre sans aide, puis faire mon premier marathon post PTH, jusqu’à la porte à trois mètres de là. C’était le bout du monde !
Une sensation bizarre, pas de douleur et debout moins de vingt-quatre heures après l’opération, seulement.
Mon kiné avait pris l’attitude d’un sergent-chef impitoyable :
– Allez ! Allez ! Allez ! Une deux ! Une deux ! Poussez ! Poussez ! Appuyez ! Appuyez ! Allez béquilles ! Les déambulateurs c’est pour les vieux !
Il ne semblait connaître que ces mots de caserne pour vous pousser dans vos derniers retranchements.
J’ai compris, les jours suivants, que ce n’était qu’une posture de façade pour les besoins du métier. Le garçon était tout autre, plein d’humour lorsque son temps n’était plus à l’ouvrage.
Le lendemain, grâce à ses encouragements mécaniques, j’ai remporté ma première course de déambulateurs dans le couloir interminable. J’ai plongé sur la ligne d’arrivée, largement détaché, à quelques longueurs du deuxième, sous les acclamations chaleureuses des infirmières massées le long du mur… Au fait, il n’y avait personne, le couloir était désert, mon imagination se chargeait de peupler et d’animer tout un monde.
De la sorte, je m’inventais des Jeux Olympiques, c’était plus motivant et générateur de fortes émotions.
Il me demanda de m’asseoir sur une chaise en m’indiquant la bonne technique et m’annonça que deux personnes viendraient me faire la toilette.
La séance de la toilette fut un passage cocasse.
Je m’imaginais deux expertes enfermées dans une déontologie stricte mais pleines d’humour pour détendre l’atmosphère. Ce n’est pas évident de se retrouver en tenue d’Adam, de nudiste face à deux dames « textile » rompues à l’usage du gant et du savon.
Deux jeunes femmes charmantes se sont présentées et la mienne dut quitter les lieux séance tenante.
J’étais empêtré dans mes durites l’une à conduction rentrante et l’autre à vidange pour désencombrer la plaie. Dans cet état, il n’était pas question d’envisager la fuite.
La toiletteuse observatrice, celle qui n’intervenait pas, me regardait fixement presque en apnée. Je me demandais, si débutante, elle n’était pas en prise avec la gêne. Parfois, elle me semblait au bord de l’éclat de rire. Un fou rire semblait s’être bloqué dans sa gorge, je m’attendais à une explosion. Rien du tout, elle resta stoïque, j’ai failli lui décerner la médaille d’or du self contrôle. Elle n’a pas bronché.
Elle s’était peut-être réservée pour après, dans le couloir, enfin libérée.
Si ce fut le cas, je suis content d’avoir été l’objet d’un éclat de rire en espérant qu’il fut vaste et rempli de joie.
L’autre, la toiletteuse en chef qui coachait la stagiaire, a effectué tout le travail de A à Z, elle freinait le gant dans les endroits magiques, pleine de délicatesse, elle contournait les grelots et repassait dessus. Jetant un regard vers son apprentie sans rien dire, elle semblait s’assurer qu’elle avait tout saisi.
Allez savoir ce qui se dit dans les couloirs, une fois libérées d’une retenue déontologique, hautement militaire !
La ruche fonctionnait à merveille. Les abeilles ventileuses, nourricières, préposées à la propreté comme aux affaires médicales circulaient dans un mouvement parfait de sorte que tout baignait dans le meilleur des mondes possible.
J’ai toujours gardé une certaine distance par rapport aux avis définitifs conclus trop tôt. Combien de fois n’ai-je félicité chaleureusement un plombier ou un électricien pour découvrir bien plus tard des malfaçons rédhibitoires, masquées. Le milieu médical n’échappe pas à la règle, on n’est jamais à l’abri d’une surprise.
J’ai donc mis une sourdine à toutes mes remarques optimistes.
On avait commencé à réduire fortement les antidouleurs et je n’étais plus aussi pimpant. La douleur commençait à me chatouiller sérieusement et le contrecoup opératoire se faisait sentir.
Bon, c’est un passage et un passage ça se passe…
Le soir vers 18 h, une nouvelle infirmière pénètre dans ma chambre. Une belle brune au visage sombre fermé à double tour. Comme une ombre, elle est venue déposer le comprimé de minuit sur ma tablette, sans un regard. J’ai compris qu’elle n’avait pas l’intention de me fredonner « Etoile des neiges » ni entonner « Ma cabane au Canada » pour me bercer.
Bon, c’est comme ça, mais c’est dommage.
Vers 23 h, je commençais à avoir mal au genou. Une forte gêne au niveau de la rotule, les douleurs annexes, jusque-là masquées par les sédatifs, se réveillaient. Je ne savais plus comment me placer, impossible de m’endormir. Je n’aime pas déranger les gens pour peu de choses mais je me suis décidé à sonner.
C’était encore elle, la frimousse des mauvais soirs. Encore plus sombre qu’avant, une fataliste du « encore un geigneur », les yeux nuageux, l’orage au milieu du visage et les lèvres prêtes à tonner. Le faux ingénieur ne geignait pas, son mal était réel.
– Alors ?
– J’ai une forte gêne au niveau de la rotule, j’ai l’impression qu’elle n’est plus dans son logement.
Elle a regardé la gouttière qui enserrait ma jambe puis déclara sur un ton monté bien haut :
– Je ne peux rien faire !
– Regardez au moins, vous savez, ça me fait mal !
– Je ne suis pas médecin, vous verrez demain !
Là, je me suis dit : Tu ne peux pas subir ainsi avec ta voix douce, j’ai donc haussé le ton au niveau du sien :
– Madame n’y a-t-il pas une autre manière de parler aux patients ? Etes-vous consciente de l’agressivité que vous dégagez ? Elle est telle que je vous parle à l’instant !
Elle a été surprise. J’ai poursuivi :
– Au lieu de chercher à gagner votre point, si vous ouvriez la gouttière pour objectiver ?
En faisant une moue très prononcée, agacée, elle se décida à défaire la gouttière qui aurait dû être enlevée dans la journée. Elle découvre que le bord rigide de l’attelle s’était logé sous la rotule, bien serré, laissant un profond sillon… Ebahie, elle me déclara qu’elle n’avait pas compris de quoi je parlais. Evidemment, avec un tel blocage, elle ne risquait pas de juger utilement. Tout s’est calmé, je lui ai fait remarquer le temps perdu pour me tenir tête, que les malades sont parfois capables d’identifier ce qui les gêne. Ecouter pour chercher à comprendre conduit à remarquer que la science infuse n’existe pas.
Le lendemain, ce n’était plus la même dame. Elle se montrait souriante, charmante comme les autres, nos brefs rapports, orageux la veille, furent d’une courtoisie exemplaire.
Nous étions repartis sur une voie de velours.
Je pensais déjà à la sortie.
les aléas des contacts avec les auxiliaires médicaux ! en fin de vie, maman demandait à l’une d’entre elles de la redresser dans le lit, ayant un peu glissé . Elle s’est pris la réponse en pleine figure : « si vous croyez que je vais m’abîmer le dos pour vous……. » 🙁
Oui, selon la personne, il y a de tout, à l’image de la société.
S’abîmer le dos ?
Elle est là pour aider et doit avoir une technique pour ne pas souffrir surtout avec des poids plumes car souvent, ces personnes souffrantes, ne sont plus très lourdes.
On a beau être optimiste… tout n’est pas rose dans le domaine médical.
Tout est si bien raconté …
À bientôt 😻
C’est un plaisir pour moi, l’écriture, alors je la bichonne 😉
A demain. 🙂
Bichonnez, bichonnez.
À demain. 😻