Montagnes et rivières.

A quelques kilomètres de mon village s’élève une montagne, Bavella, surtout visitée pour ses aiguilles.
Les fourches, dit-on par ici.

Il m’est arrivé, il y a quelques années, de m’isoler sous les pins, dans un coin brumeux, à la fin de l’automne, juste avant la tombée de la nuit.
Comme un sommelier apprend à reconnaitre le bouquet des vins, je m’exerçais aux sensations fortes.
Je méditais dans le silence absolu, m’imbibais de vagues de brume, les cheveux et la moustache filtraient l’humidité et l’emprisonnaient pour planter le décor sur mon visage.
Je sublimais les impressions du moment, le froid et la peur de l’inconnu se mêlaient et m’envahissaient lentement jusqu’à me submerger totalement.
Pris de frissons intenses, je cultivais les contrastes de la vie, je savais que plus tard, devant ma cheminée, j’allais retrouver l’autre face, l’agréable face des choses. Un va et vient entre l’inconfort et le bien être. J’apprenais les arômes du temps.
Je laissais le vent jouer avec mon corps, le regard lent et presque musical, je prenais ce plaisir fou, poétique et insensé, d’apprécier la danse du brouillard livré aux notes d’Eole.
J’imaginais l’entrée de l’hiver, seul, perdu dans un espace inconnu, abandonné au froid, à l’obscurité du soir. Je m’imprégnais du frisson, à la limite du supportable pour mieux apprécier, plus tard, les moments doux.

J’ai aimé la rivière aux petits matins frais, aux moments chauds sous le soleil de midi, loin du monde civilisé, assis sur un rocher au milieu du ruisseau.
La musette posée juste à côté, à l’heure de se sustenter après une longue marche qui avait débuté à trois heures du matin dans le maquis.
Je surveillais ma ligne et suivait la nonchalance de quelques truites qui boudaient mon appât. Intriguées, elles tournaient autour par simple curiosité sans aucune intention de mordre à l’hameçon. L’heure était à la prélasse pour les salmonidés.

J’ai aimé cette vie de contrastes, échappé en des lieux éloignés de toute civilisation au milieu de broussailles souvent inextricables.
Un jour, fatigué d’avoir trop marché, trop abusé de mes forces, je m’étais engagé dans un raccourci, une galerie de sanglier tracée dans le maquis serré. J’étais à quatre pattes, avançais péniblement, freiné par la musette qui s’accrochait aux branches de bruyère ou de genêt et la canne qui bifurquait vers les ronces. Par ce chemin que je devinais allant vers la route, j’ai dû passer plus d’une heure à parcourir la quarantaine de mètres qui me conduisait à l’asphalte. J’entendais les voitures passer, je m’étais engouffré dans ce tunnel pour gagner du temps, j’alourdissais mon état de fatigue en luttant contre la végétation dense qui m’obligeait à faire des efforts désespérés…
J’avais une âme de Robinson, sans Vendredi, qui rêvait de lendemains aventureux.

Suprême contraste, je me suis civilisé en pénétrant le sauvage sans jamais mesurer les risques que je prenais.
Je suis un miraculé de la vie, un être chanceux qui continue à s’émerveiller de la beauté des choses d’ici bas.

J’allais là-bas sous un pin en attendant la nuit, son silence, et ses multiples surprises…

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