L’image fondatrice.

C’était un premier avril.
Je débarquais à Nice plein d’espoir, il était inévitable de penser au poisson, j’avais navigué toute la nuit en Méditerranée.
Elle était là, sur le quai.
Toute jeune, toute jolie en jupette rouge et chemisier blanc.
L’image de la tendresse et d’un avenir serein.

Ce ne fut guère une conquête facile. J’étais la personne qui amusait la galerie, on m’appréciait pour mon effet histrionique, j’étais le bon copain. Pour le reste, je devais rêver et me débrouiller tout seul.
J’avais bien tenté quelques tours de magie, mais ne parvenais qu’à l’effet contraire, celui d’agacer bien plus que d’attirer. Je recevais sans cesse des rebuffades polies, je n’avais rien d’autre pour me « défendre ». Mal fagoté, plutôt malentendant, sans avenir visible, chargé de flou peu engageant.
Je revenais inlassablement à la charge.
Mon salut est venu d’une initiative risquée.
Je devais rendre un mémoire de sociologie presque dans l’urgence. Annie était bien plus avancée que moi dans ses études, j’eus la lumineuse idée de lui confier ma composition afin qu’elle pointe et corrige mes fautes d’orthographe. J’étais encore le roi des mots « invalides », habitués à la cour des miracles de l’écriture. C’est grâce à cette lecture qu’une claire-voie laissa passer quelques rayons d’espoir.
Elle venait de découvrir un versant qu’elle ne me connaissait pas. Nos conversations devinrent plus souvent agréables et son regard à mon égard plus attentif, intrigué.
Il me restait à trouver le moment de fusion.
Le hasard, à la faveur d’une rencontre improbable avec une blatte, allait accélérer et précipiter les choses. J’étais chez elle dans la salle, elle s’affairait dans la cuisine lorsqu’un cri d’effroi me fit bondir, en une seconde, je volais à son secours… Un cafard venait de surgir sous ses yeux, le temps de l’écarter, je la pris dans mes bras et cette protection soudaine me valut notre premier baiser.
Tout le bonheur du monde est entré dans mon être, d’un seul bloc, c’était une grande victoire.

Ce premier avril, post blatte, confirmait notre rapprochement, nous entrevoyions une union très proche, un départ pour l’aventure. Loin de tout, loin de notre monde habituel.
J’avais l’impression d’une libération totale et d’un équilibre qui s’établissait en moi pour la première fois.

Après un repas frugal, essentiellement fruitier que j’avais envisagé sur le champ, la journée fut magnifique. Toutes les sensations jusqu’ici dispersées, s’étaient rassemblées en nous, tout avait changé dans nos regards et nos attentes. Seule une terrible fringale dont je me souviendrai toute ma vie trahissait un épuisement non anticipé. La bataille s’était achevée dans le triomphe de chacun.

Cette image fondatrice d’une vie est restée gravée dans ma mémoire.
Elle y sommeille encore et s’agite de temps en temps pour réveiller le souvenir.

L’image en titre peut prêter à confusion.
Nous sommes bien vivants, cela fait 56 ans que cela dure…

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