La nature a horreur du vide, dit-on.
Je me souviens de mon enfance, tout au fond du village, on entendait chanter le ruisseau.
Face à ma fenêtre, un décor rempli de rêves, la colline du Pinettu. Une pinède.
Lorsque j’étais dans mon lit, je pouvais m’imaginer plein d’aventures.
J’avais, dans l’encadrement de la fenêtre, ce tableau permanent qui se parait d’un ciel changeant.
Au retour du printemps, je m’attardais sur l’azur profond et cette image d’une pureté magique me transportait à travers des mondes merveilleux.
Déjà, je m’inventais des galaxies…
En contrebas de ma fenêtre, plus aucune habitation, la nature et rien d’autre.
L’endroit s’appelait Savalè. Les habitants du quartier y avaient leurs jardins, auxquels on accédait par des petits chemins tortueux. Des passages entretenus tout au long de l’année, de sorte qu’une mariée pouvait se rendre au verger familial pour y cueillir la pomme, sans risquer un accroc à sa dentelle. Même sa capeline en bachette, agrémentée de fine mousseline, ne risquait d’être hameçonnée par la griffe d’une ronce vilaine à l’affût d’un chapeau de passage.
Aujourd’hui, à l’ère des machines à débroussailler, tous les chemins qui menaient à l’oliveraie et aux vergers de Savalè, sont envahis de broussailles très denses.
Une sorte d’embolie généralisée a provoqué l’infarctus du coin, son cœur ne bat plus, ses artères sont bouchées et ses fruitiers de naguère sont devenus sauvages. Etouffés par d’immenses ronciers, leurs fruits minimalistes, rachitiques, nourrissent les geais qui vivent encore à l’écart de toute civilisation.
Plus personne n’est agriculteur amateur, claviers et portables en mains bien plus que serpes et serpettes, les humains ont quitté le réel, non pour rêver mais pour y vivre constamment.
D’autres geais l’ont bien compris, se sont rapprochés des habitations et viendront bientôt se servir directement au frigo, lorsqu’il auront tout compris.
Plus personne ne sera surpris, la pensée a évolué en même temps que les broussailles.
Lorsque la nature naturante n’a plus de règles, la nature naturée déborde, devient envahissante jusqu’à tout étouffer, étouffant du même coup les espèces qu’elle avait engendrées…
L’homme prépare, par tous les moyens, la fin d’une civilisation…
Si l’Intelligence Artificielle veille sur nous, elle fera de l’homme un objet fictif, dignement artificiel aussi…
J’aime rêver, non pour vivre dans la fiction mais pour m’évader vers d’autres horizons, de temps en temps seulement, afin de garder les pieds sur terre plus souvent.
