Ce texte est une reprise, il existait déjà sous le titre « Le mépris ».
J’ai voulu remettre ces personnes en lumière, aujourd’hui décédées, déjà très âgées lorsque j’ai quitté la ville, il y a trente ans.
Leur trèfle n’était pas à quatre feuilles mais une inflorescence aux multiples grelots, un carillon pour leur sonner les cloches. (Photo)
Henri était retraité de l’armée. Un petit gradé, presque un sans grade. Il avait trimballé son corps sur les champs de bataille sans autre ambition que celle de défendre la cause imposée par sa nation. Sa fierté était visible dans un coin de son studio, une petite niche vitrée affichait ses médailles « gagnées » au front, comme il disait.
Son épouse dont je n’ai jamais su le prénom, l’écoutait parler avec admiration et s’inclinait devant ceux qui habitaient le même immeuble, exclusivement peuplé d’enseignants.
Elle était la gardienne. La concierge, disait-on.
Cette femme déjà usée, du moins en apparence, partait inlassablement au front, chaque matin, à l’assaut des escaliers.
Dès quatre heures, elle était opérationnelle afin que personne ne soit gêné par sa serpillère, ni incommodé par la poussière qu’elle soulevait avec son balai. Elle connaissait son monde à la perfection. Elle baissait la tête devant certains, tentait un sourire avec d’autres ou entamait une timide conversation avec ceux qui voulaient bien s’attarder quelques minutes avec elle. Son enfance, banale comme celle de nombreuses personnes nées à la campagne, n’avait rien d’exaltant mais elle rêvait encore d’un retour à cette vie presque misérable.
Elle portait sur son visage les stigmates de ce parcours rural, une empreinte campagnarde, son front était enfoncé, suggérant la forme d’un fer à cheval.
Cet accessoire équin, qui généralement symbolise la chance, l’avait estampillée « malheureuse » pour toujours à la suite d’une ruade en pleine face. La vie à la ville au milieu de gens qui la croisaient sans rien dire, l’ignorant au passage, la frôlant sans la voir, la rendait triste. Son sourire de circonstance adressé aux fantômes semblait las, bien fatigué. Elle ne savait plus comment s’y prendre et s’était habituée à faire des courbettes. Elle se poussait, se rangeait, s’écartait pour ne gêner personne en guettant un geste, un mot de sympathie. Presque tous l’ignoraient.
Je devinais sa quête tant son élan contenu lançait un cri aphone en direction de l’humain. De retour dans sa loge, elle méditait, sans doute, se demandait pourquoi tant d’indifférence. Je l’imaginais seule à ruminer ce mépris, sans comprendre.
Un jour, alors qu’elle me faisait presque une génuflexion, je lui ai parlé un long moment en essayant de lui dire qu’elle n’avait pas à s’incliner devant moi ni personne. Qu’elle, les autres et moi, étions des êtres à hauteur égale, des humains… Je ne supportais plus cette soumission qu’elle s’infligeait parce que le monde de la résidence l’ignorait.
A partir de ce jour, elle en fit des tonnes vis-à-vis de ma famille. Trop. Elle avait trouvé un secours et comptait bien le préserver jusqu’à l’exagération. Le plus difficile fut de tempérer cette ardeur, il ne fallait plus passer par le langage mais par une remise à distance sympathique. Cela demande du temps et de la délicatesse. Ceux qui vont et viennent sans voir ou qui ne veulent rien regarder, s’en fichent. Ils affichent le dédain sans le savoir, les plus vulnérables le reçoivent de plein fouet comme un autre coup de sabot, une vilaine ruade bien urbaine, cette fois-ci.
Son mari cherchait une existence sur le terrain de pétanque.
Un peu porté sur la chopine, il s’était accoquiné avec un petit portugais qui appréciait le même breuvage. Ils étaient inséparables. Le plus grand, l’ex soldat, exerçait sa vaine autorité d’un moment de griserie pendant que l’autre l’acceptait volontiers pour quelques bibines de plus. Ils se retrouvaient, à jeun, avec forces embrassades puis noyaient leur chagrin dans les cris soulevés par l’alcool. Cela se terminait souvent par une mise à genou comme on terrasse un ennemi, une cérémonie pathétique qui se reproduisait à chaque rencontre. Souvent vaincu, le petit portugais surnommé Papa, rentrait chez lui, les cheveux ébouriffés, rasait le grillage pour ne pas tomber, soutenu par cet appui de fortune.
Son épouse le surveillait de loin, l’attendait à la nuit tombée, vous imaginez dans quel état. Bien chargé comme son copain, dominé par les vapeurs alcooliques, il allait finir de noyer son amertume dans le studio conjugal.
Son épouse ne disait rien, elle se contentait de guider son petit homme, toujours en costume gris, jusqu’à la porte de leur logis.
Parfois des oisifs profitaient de l’occasion pour attiser le conflit. Ils interpellaient le militaire sur ses médailles et demandaient à vérifier s’il les avait gagnées en doublette ou en triplette.
Son épouse volait à son secours avec la niche vitrine à médailles, cachée dans un sac tressé, pour la présenter à la face de tous, me prenant à témoin, criant ses qualités de travailleuse matinale.
La pauvre dame se débattait entre l’indifférence et la moquerie engendrée par le comportement de son époux. Fou de rage, l’ancien militaire exposait sa vitre accrochée au grillage défiant son petit monde d’avoir combattu tant que lui, les menaçant de les ébouriffer comme Papa le petit portugais.
Généralement l’intervention de l’épouse en pleurs était suivie d’effets. Les plus gênés s’égaillaient dans la nature, les autres cessaient de rire.
Un soir, alors qu’ils fêtaient une journée plus joyeuse, moins stressante, le mari fut pris d’un fou rire irrépressible, la bouche grande ouverte et les larmes aux yeux. Emportée par l’effet communicatif de la situation, la femme enclencha le même fou rire jusqu’à ce qu’elle comprenne que son mari ne riait pas mais s’était bloqué la mâchoire. Il était 23 heures, il fallut le conduire à l’hôpital qui dépêcha un dentiste pour remettre les condyles en place.
Un matin, le jour se levait, un homme accompagnait leur petite fille enveloppée dans sa gabardine. Il l’avait trouvée toute nue dans la rue alors qu’elle fuyait pour se réfugier chez ses grands-parents. Leur fille unique, apparemment beaucoup plus sûre d’elle que ses ascendants, était coutumière des vertes et des pas mûres multipliant les frasques et les amants.
A notre départ, ces gens nous ont invité à partager un dernier repas. Ils y tenaient beaucoup, nous avons été reçus royalement… largement au-dessus de leurs moyens. Je me souviens de leur sourire en les quittant. Cela date de trente ans, leur détresse me revient à l’esprit de temps en temps.
A l’heure de la retraite, ils sont repartis à la campagne dans l’indifférence générale. Ils avaient retrouvé un peu de dignité avec le retour dans un milieu qui les mettait plus à l’aise. J’ai eu de leurs nouvelles, ils semblaient plus heureux.
Il leur restait beaucoup d’histoires à raconter de leur passage à la ville comme pour renforcer le bonheur actuel du retour aux sources.
Un jour, dans la normalité des choses, ils sont partis dans les nuages.
Peut-être dans le ciel bleu du plus pur azur, leur âme a trouvé la paix.
Je les appelais Monsieur et Madame Guibert.
Faut-il glorifier les plus en vue, les admirer, les écouter et ignorer tous les autres ?
Tous sont des humains qui passent et puis trépassent, aucun n’est au-dessus des autres.
Nos peines plus que nos joies se cachent dans l’ombre d’une vie.
L’enseigne qui indique notre passage sur terre est la même pour chacun, une fin sous la terre équivaut un enfermement dans le plus luxueux des tombeaux.
Le point final, qu’il soit salué en fanfare ou en catimini, signe le même départ d’ici-bas…