San Larenzu, une journée mémorable.

Le récit qui suit ne va pas intéresser grand monde. Un peu les gens de Lévie mais comme le lectorat semble à très grande majorité féminin, je prends le risque d’ennuyer… Un texte narratif difficile à faire passer. Son intérêt réside dans la révélation d’une mémoire quasiment millimétrée plus de quarante ans après. Tout est rigoureusement exact, les scores compris. Je pourrais relater de la même manière certains concours parisiens que j’ai gagnés.

image0-016Roger, Pierre Paul et Bona. (Photos Roger Nicolaï)
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Les fêtes de la Saint Laurent étaient très attendues au village. C’était le rendez-vous annuel de toute l’Alta Rocca et des lévianais du continent qui ne manquaient pour rien au monde ces cinq jours de festivités orchestrées par M. Maestratti dit « Babunettu » président du comité des fêtes.

Ceux qui travaillaient à Paris prenaient leurs vacances estivales au mois d’août comme un appel du village. Bona était de ceux-là.

L’anecdote que je vais vous raconter aujourd’hui est l’histoire d’un concours de pétanque au tout début des années soixante-dix. Ce genre de récit n’est pas courant et je me souviens de ce jour comme si c’était hier.

Le concours de Lévie était très couru. Des équipes venaient de la région mais aussi de Porto-Vecchio, Solenzara et même d’Ajaccio. Cette année-là mon frère et Bona voulaient que nous fassions triplette familiale. J’étais joueur assidu dans la région parisienne, c’était presque mon deuxième métier, mes coéquipiers jouaient en dilettante. A l’époque, les vedettes locales s’appelaient Pasquinelli Denis, Nicolaï Roger, Aquatella Antoine, Fortuny Jean, Bartoli Antoine, Cucchi Noël, Charles le marseillais, Pierre de Peretti (Alfieri) Benetti Loulou (et j’en oublie)… Tous jouaient l’hiver à Marseille, Toulon ou à Paris.

A priori, sur le papier comme on dit, nous étions partis pour un petit tour et puis s’en va. Nous n’étions que des extrêmes outsiders. J’avais ma petite idée car j’avais l’habitude de me défendre sur le plan tactique lorsque la technique n’était pas au rendez-vous.

Après un premier tour blanc gagné d’office, nous avions eu tout le mal du monde pour venir à bout d’une équipe de Serra di Scopamena conduite par le docteur Comiti. Au tour suivant, le tirage ne semblait pas trop cruel. Nous devions affronter une deuxième équipe de Serra. C’était bien avant midi et nous cherchions une place pour jouer au groupe scolaire. Nos adversaires étaient accompagnés par ceux que nous avions éliminés. Discrètement mais pas trop, ces derniers leur annonçaient que nous n’étions pas des foudres de guerre et qu’ils n’auraient aucun mal à passer ce cap. Aux alentours de midi, ils sortaient de la compétition essuyant une Fanny. Ni eux ni nous n’avions compris ce qui s’était passé.

A la reprise de l’après-midi, les choses allaient devenir plus sérieuses. Nous devions affronter une équipe redoutable de Porto-Vecchio, les frères Pelé. Mon frère était gaucher, j’annonce à mes coéquipiers qui commençaient à y croire, que nous ferions le tour de l’école maternelle (configuration de l’époque) dans le sens des aiguilles d’une montre. Sylvain arrachait les fleurs de bordure avant le lancer du cochonnet puis pointait à sa main. Le tireur adverse était gêné par le mur toujours côté main droite. Cela finit par les agacer avant de les énerver. Ils s’inclinèrent sur le score de 13/5.

Nous nous retrouvions en quart de finale contre une équipe de marseillais. Ils avaient gagné le toss (pile ou face) pour choisir le terrain et partirent vers le stade de hand dans la cour du collège. Tous les trois étaient des tireurs redoutables. Très sûrs d’eux, ils s’endormirent sur leur certitude. J’avais repéré la proximité des poteaux de hand et je me suis débrouillé pour envoyer le bouchon dans l’axe des barres verticales pour gêner le tir. Ils étaient obligés de se désaxer perdant leur équilibre habituel. Ils étaient furieux, je leur rétorquais que c’était le seul moyen de nous défendre et que nous respections le règlement. Encore une partie gagnée assez facilement 13/8. Nos adversaires ont refusé de nous serrer la main.

Nous atteignîmes la demi-finale et c’était inespéré. Nous nous apprêtions à recevoir la fessée du jour en affrontant les champions de Corse. Le monde s’était agglutiné autour de nous ce qui rendait Bona fébrile. Nous filions tout droit vers la Fanny. Ils alignaient carreau sur carreau dans la « sablette ». Nous étions menés 12 à 0, nous n’avions plus de boules en main. Notre adversaire qui jouait sa dernière boule annonça qu’il allait marquer quatorze points. Il expliqua à la cantonade qu’il allait pousser une boule au passage pour faire deux points au lieu d’un. Il rata son coup, embarqua le cochonnet pour nous offrir notre premier point. Je me suis empressé de lancer le « petit » dans un amas de cailloux. Je fis mon premier carreau de la partie et nous empochâmes cinq points supplémentaires. Je jetai le bouchon dans le bac à sable sous le portique, puis fis signe à mon frère d’étouffer sa boule juste devant le cochonnet. A moitié enfouie dans le sable, elle était bien au chaud, impossible à déloger. Ils ont bien essayé au tir puisqu’ils avaient de l’avance mais ne réussirent qu’à l’enfoncer davantage. A partir de là tout Lévie qui se trouvait sur le terrain se déchaîna. Une ambiance de folie. On me mit une casquette à l’envers, on me frictionna les bras, Bona était soulevé de terre, bref nous étions survoltés. Nos adversaires se perdaient en engueulades et nous nous retrouvâmes en finale à la suite d’un mémorable 13/12.

La finale ne se joue pas sérieusement, d’ordinaire. L’entente pour le  partage s’effectue avant, puis la partie se déroule bon enfant pour amuser la galerie. Nos adversaires étaient bien plus forts que nous. Deux toulonnais avec un très bon tireur de la région. Le leader de l’équipe adverse m’avait demandé de ne rien dire à Bona  qui croyait jouer pour de bon. Après avoir mené 9 à 0 nous avons perdu 9/15. La journée s’est achevée au bar « La Renaissance » aujourd’hui rebaptisé « A Rinascita ».

Un parcours inattendu au point de le rendre inoubliable. Ce fut une journée inespérée pour nous, partis au book à mille contre un. Il y a des jours comme ça où tout baigne sans qu’on sache pourquoi. Un sacré souvenir.

Une brève. Dans un autre concours, il m’est arrivé de regarder jouer Bona qui était mon cousin germain. Un personnage doué pour le sketch. Son équipe menait 9 à 8. Il venait de jouer sa dernière boule pour marquer trois points. Il se releva aussitôt, se dirigea vers un adversaire en lui tendant la main et annonça : 9 et 3 treize. Chacun lui serra la main, la partie était terminée. Personne n’a relevé l’erreur car ce n’était pas volontaire. La spontanéité avait fait son effet. Je l’ai questionné un peu plus loin : « Bona, combien ça fait 9 et 3 ? » Il a compris instantanément et filait déjà retrouver ses adversaires pour reprendre la partie. Un de ses partenaires l’a saisi au passage…

*Les festivités de la Saint Laurent ont été relatées plus en détail dans d’autres textes dont je n’ai plus les titres en tête. Ils sont perdus quelque part parmi les 862 articles du blog « Les choses de la vie ».
(Près de 1100 à la date du 26 décembre 2016)

Joueurs d’alors que les gens du village reconnaitront.

 

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