Le mépris.

Un transfert de l’ancien blog.

Leur trèfle n’était pas à quatre feuilles mais une inflorescence aux multiples grelots, un carillon pour leur sonner les cloches. (Photo)

Il était retraité de l’armée. Un petit gradé, presque un sans grade. Il avait trimballé son corps sur les champs de bataille sans autre réflexion que celle de défendre la cause imposée par sa nation. Sa fierté était visible dans un coin de son studio, une petite niche vitrée affichait ses médailles gagnées au front, comme il disait.
Son épouse, l’écoutait parler avec admiration et s’inclinait devant ceux qui habitaient le même immeuble dont elle était la gardienne. La concierge, disait-on.

Cette femme déjà âgée, du moins en apparence, partait au front, aussi, chaque matin, à l’assaut des escaliers.
Dès quatre heures, elle était opérationnelle afin que personne ne soit gêné par sa serpillère, ni incommodé par la poussière qu’elle soulevait avec son balai. Elle connaissait son monde à la perfection. Elle baissait la tête devant certains, tentait un sourire avec d’autres ou entamait une conversation avec ceux qui voulaient bien s’attarder quelques minutes avec elle. Son enfance, banale comme celle de nombreuses personnes nées à la campagne, n’avait rien d’exaltant mais elle rêvait encore de cette vie misérable.
Elle portait sur elle les stigmates de ce parcours rural, une empreinte campagnarde, son visage était enfoncé, suggérant la forme d’un fer à cheval.
Cet accessoire équin, qui généralement symbolise la chance, l’avait estampillée « malheureuse » pour toujours à la suite d’une ruade en pleine face. La vie à la ville au milieu de ces gens qui la croisaient sans rien dire, l’ignorant au passage, la frôlant sans la voir, la rendait triste. Son sourire de circonstance était fatigué. Elle ne savait plus comment s’y prendre et s’était habituée aux courbettes. Elle se poussait, se rangeait, s’écartait pour ne gêner personne en guettant un geste, un mot de sympathie.
Je devinais sa quête tant son élan contenu lançait un cri aphone en direction de l’humain. De retour dans sa loge, elle devait méditer, se demander pourquoi tant d’indifférence, seule à ruminer sans comprendre.

Un jour, alors qu’elle me faisait presque une génuflexion, je lui ai parlé un bon moment en essayant de lui dire qu’elle n’avait pas à s’incliner devant moi ni personne. Qu’elle, les autres et moi, étions des êtres à égale hauteur, des humains…

A partir de ce jour, elle en fit des tonnes vis-à-vis de ma famille. Trop. Elle avait trouvé un secours et comptait bien le préserver jusqu’à l’exagération. Le plus difficile fut de tempérer cette ardeur, il ne fallait plus passer par le langage mais par une remise à distance sympathique. Cela demande du temps et de la délicatesse. Ceux qui vont et viennent sans voir ou qui ne veulent rien regarder s’en fichent. Ils affichent le mépris sans le savoir, les plus vulnérables le reçoivent de plein fouet comme un autre coup de sabot, bien urbain cette fois-ci. Une cavalcade urbaine moins sympathique que la rurale.

Le mari cherchait une existence du côté du terrain de pétanque.
Un peu porté sur la chopine, il s’était accoquiné avec un petit portugais qui appréciait le même breuvage. Ils étaient inséparables. Le plus grand, l’ex-soldat, exerçait sa vaine autorité d’un moment de griserie pendant que l’autre l’acceptait volontiers pour quelques bibines de plus. Ils se retrouvaient, à jeun, avec forces embrassades puis noyaient leur chagrin dans les cris soulevés par l’alcool. Cela se terminait souvent par une mise à genou comme on terrasse un ennemi, une cérémonie pathétique qui se reproduisait à chaque rencontre. Souvent vaincu, le petit portugais surnommé Papa, rentrait chez lui, les cheveux ébouriffés, rasant le grillage pour ne pas tomber, soutenu par cet appui de fortune.
Son épouse le surveillait de loin, l’attendait, vous imaginez dans quel état. Il était bien chargé comme son copain qui allait finir de noyer son amertume dans le studio conjugal.
Parfois des oisifs profitaient de l’occasion pour attiser le conflit. Ils interpellaient le militaire sur ses médailles et demandaient à vérifier s’il les avait gagnées en doublette ou en triplette
Son épouse volait à son secours avec la niche à médailles, cachée dans un sac tressé, pour la présenter à la face de tous, me prenant à témoin, criant ses qualités de travailleuse matinale.
La pauvre dame se débattait entre l’indifférence et la moquerie engendrée par le comportement de son époux. Fou de rage, l’ancien militaire exposait sa vitre accrochée au grillage défiant son petit monde d’avoir combattu tant que lui.
Généralement l’intervention de l’épouse en pleurs était suivie d’effets. Les plus gênés s’égaillaient dans la nature, les autres cessaient de rire.

Un soir, alors qu’ils fêtaient une journée plus joyeuse, moins stressante, le mari fut pris d’un fou rire irrépressible, la bouche grande ouverte et les larmes aux yeux. Emportée par l’effet communicatif de la situation, la femme enclencha le même fou rire jusqu’à ce qu’elle comprenne que son mari ne riait pas mais s’était bloqué la mâchoire. Il était 23 heures, il fallut le conduire à l’hôpital qui dépêcha un dentiste pour remettre les condyles en place.

Un matin, le jour se levait, un homme accompagnait leur petite fille enveloppée dans sa gabardine. Il l’avait trouvée toute nue dans la rue alors qu’elle fuyait pour se réfugier chez ses grands-parents. Leur fille unique apparemment beaucoup plus sûre d’elle que ses ascendants, était coutumière des vertes et des pas mûres multipliant les frasques et les amants.

A notre départ, ces gens nous ont invité à partager un dernier repas. Ils y tenaient beaucoup, nous avons été reçus royalement… largement au-dessus de leurs moyens. Je me souviens de leur sourire en les quittant. Cela date de trente ans, leur détresse me revient à l’esprit de temps en temps.

A l’heure de la retraite, ils sont repartis à la campagne dans l’indifférence générale. Ils avaient retrouvé un peu de dignité avec le retour dans un milieu qui les mettait plus à l’aise. J’ai eu de leurs nouvelles, ils semblaient plus heureux.
Il leur restait beaucoup d’histoires à raconter de leur passage à la ville comme pour renforcer le bonheur actuel avec ce retour aux sources.

Un jour, dans la normalité des choses, ils sont partis dans les nuages.
Peut-être dans le ciel bleu du plus pur azur…

Je les appelais Monsieur et Madame Guibert.

4 Comments

  1. Très beau récit, touchant et plein de tendresse pour ces personnes habituées à baisser la tête comme cette fleur si belle. ..

  2. Bonjour Simon,
    Bien que je me sois abonnée à vos flux rss, faute de widget permettant de m’abonner à votre nouveau blog, je m’aperçois que je ne reçois aucune notification.

    Problème de paramétrage ? A vérifier éventuellement de votre côté.
    Merci pour cette superbe photo et, toujours, cet art de la narration ! 🙂
    Avez-vous repris un abonnement sur mon blog ? Je serais ravie de connaître votre avis objectif sur mon dernier poème (beaucoup de mal à le finaliser, dans le contexte actuel de mon arrêt de travail) et les photos qui l’accompagnent : https://lopticoindescurieuxdecuriouscat.wordpress.com/2021/11/15/le-magnum-opus-de-carpo/

    Belle journée.
    Cat

    1. Bonjour Cat,
      Je suis passé vous voir et j’ai déposé un œuf 😉
      C’est toujours aussi luxuriant, de très belles photos, beaucoup d’abondance pour le petit père que je suis.
      Pour suivre mon blog ne vous tracassez pas, ici c’est calme, j’entends couler une rivière, son murmure est doux.
      Flux rss, widget et Cie sont pour moi des mots barbares, j’ignore ce qu’ils signifient, je me perdrais si je devais m’informer d’abord et les mettre en pratique ensuite.
      Pour les blogs, je vous l’ai dit, je ne suis abonné à aucun, visiter « le cours de la vie », vient qui veut et je ne parviendrais pas à soutenir tous les commentaires ici et ailleurs si je devais sauter de blog en blog.
      Vous avez sans doute remarqué le côté oued de mon site, seuls quelques assoiffés s’arrêtent pour se désaltérer.
      J’ai lu votre poème, il vous ressemble 🙂 et personne ne peut poser d’avis objectif.
      Continuez sans vous préoccuper des avis, je vous souhaite une bonne journée, « reqinclez-vous »* la vie.
      « Se requincler » est un de mes sucres-mots, mots inventés pour donner à celui existant , »se requinquer », un peu plus de joie avec les clochettes accrochées au bout.
      Vous voyez, faut pas me prendre au sérieux 😉

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.