A chacun ses quatre vérités.

C’est une vieille affaire jamais écrite et qui semble arriver à point.

J’ai eu le temps de rassembler tous mes arguments d’alors, ils s’avèrent d’une justesse crédible aujourd’hui.

Il fut un temps, ça doit toujours exister car la France est le pays des bavardages qui perdurent, bavardages que l’on prend pour de profondes réflexions, les grandes croisades des méthodes faisaient rage.

Les conférences pédagogiques dédiées aux méthodes de lecture battaient leur plein.
Je m’ennuyais royalement car ma position de rééducateur en psychopédagogie, privilégié par sa situation de travail en « laboratoire », me donnait un éclairage contraire.

Battu d’avance et peu crédible puisque que petit enseignant, je ne prenais jamais la parole sauf lorsque l’animatrice insistait pour connaître mon point de vue. Souvent je leur donnais rendez-vous dans vingt ans pour la même conférence pédagogique si l’on continuait à parler de méthodes, de lecture plus que de lecteur.
Seul le lecteur vit, la lecture n’existe pas.
On ne me prenait jamais au sérieux peut-être pour un illuminé réfractaire au savoir. Sauf une fois lorsque la même animatrice m’aperçut dans un coin de la salle, trois ans plus tard, la teneur de la réunion n’avait pas changé. En me reconnaissant, cela fit tilt, elle me pointa du doigt et s’écria à mon adresse :
– Vous aviez raison !
Ce fut le cri du cœur.
Personne n’a rien compris puisque nous étions les seuls au courant de l’affaire.

Où en sommes nous aujourd’hui, trente-cinq ans plus tard ? Exactement au même point.

Toutes ces recherches n’ont mené à rien, l’école ne se porte pas mieux après toutes ces études pointues, bien au contraire.

Ma position était qu’il ne sert à rien de mener une bataille des méthodes. L’enfant ordinaire, qui suit normalement la classe, n’est pas trop souvent absent, n’a aucun handicap sensoriel ou de langage, c’est à dire la majorité des enfants, apprend à lire avec n’importe quelle méthode, le bain scolaire, même mal conduit, finit toujours par produire bon effet sur eux. J’avais précisé pour me montrer un peu plus surprenant, que même en commettant des erreurs d’enseignement, fusse volontairement, l’influence s’en trouverait modérée à nulle.

Reste le problème des 30 % d’élèves à difficultés. C’est vers ceux-là qu’il faut œuvrer. Dans leur cas, aucune méthode à priori et définitive ne domine les autres. C’est à ce moment qu’intervient la notion de lecteur potentiel et non de lecture ou de ses méthodes d’apprentissage.
Pour affiner ces cas, j’avais inventé le PROFILEC, Profil Lecteur après une observation d’une ou deux séances. Je dégageais un profil personnel : l’enfant porté sur le visuel, l’auditif, le distrait, celui qui regarde sans voir, l’autre qui écoute sans entendre, l’immature, l’indisponible et bien d’autres encore, y compris des mélanges. Ce ne sont là que minimes indications, c’était plus fouillé que cela. Le Profilec était un préalable, mieux connaître l’enfant avant d’agir, plutôt que se lancer à l’aventure avec une supposée méthode miracle.
A la lumière des particularités de chacun, intervient la démarche à suivre, il m’arrivait de procéder par l’imaginaire voire le magique avec certains profils. J’ai plein d’exemples. Parfois, je trichais, je leur donnais l’illusion de savoir lire par un tour de passe passe que je ne dévoilerai pas ici, pour les intriguer ou les motiver avec cette découverte, certes tricheuse mais qui leur donnait l’envie de lire ou du moins les motivait un peu plus. Un lire qui les rebutait jusque-là.

Evidemment, cela demande, de la profondeur, du travail, de l’observation et la capacité d’inventer, de créer une méthode sur mesure. J’appelais cela la pédagogie du regard et de l’écoute.
La mise en marche d’une pratique originale se faisait dans un deuxième temps après avoir bien cerné l’enfant. En cours de route, des ajustements, des changements de cap pouvaient intervenir, seul le lecteur vit…

Ce que je n’appréciais pas du tout, c’était la venue, presque l’intrusion de savants qui arrivaient avec du tout cuit alors que les enseignants se débattaient avec des problèmes plus pointus. Jamais, je n’ai été entendu lorsque je suggérais de demander par écrit aux maîtres et maîtresses de CP, de donner leur avis en ciblant les difficultés le plus souvent rencontrées dans la classe. Eventuellement développer avec plus de précisions pour affiner les observations. En récoltant toutes ces données, il y avait matière à réflexion commune, jamais cette pratique ne fut mise en marche, c’étaient des sachants qui venaient déverser leur savoir et qui, du coup, produisaient une forte névrose dans le corps enseignant. Impliquer l’enseignant de base dans la recherche permanente eut-été une bonne initiative pour la motivation de tous.
Puisqu’on disait, d’en haut, à ces derniers, qu’il est possible de tirer tout le monde vers le mieux avec ces remarques savantes, ils pensaient sans trop y croire que cela devait être possible. Ils continuaient à piocher dans l’eau tout en sachant que cela ne marcherait point. Les névrosés étaient condamnés à se taire ou à démissionner ce qui était rarissime. Rendez-vous compte une vie menée ainsi.

La marche à suivre la plus raisonnable dans une classe est la pratique de la méthode mixte composée d’approches analytiques et synthétiques. L’enseignant digne de ce nom et donc bien renseigné, serait en mesure d’adjoindre, au cas par cas, un peu de gestuelle ou de globale. Il s’agit là d’apprendre les fondamentaux, les sons, les syllabes et la construction des mots puis des phrases. La production de sens se fait progressivement et non d’emblée comme avec une méthode globale. Cette dernière s’appuie sur le sens dès le premier jour et néglige tout le reste ou le relègue au second plan. Le sens se construit, on ne perd rien à le différer un peu en privilégiant la combinatoire au démarrage, cela va très vite et l’apprentissage n’est jamais linéaire, il fonctionne par révolutions. Un jour ça marche, on découvre la bascule et le lire devient automatique, la prise de sens survient en concomitance.
Le temps de chacun n’est pas celui de tout le monde. Les éclosions n’interviennent pas toutes en même temps.
La progression habituelle fonctionne ainsi : les plus matures, les plus actifs et motivés, ceux qui sont prêts, savent lire dès décembre au CP soit un peu plus de trois mois après l’entrée en primaire. Les autres, le plus gros du contingent, sont un peu plus retardés et savent lire vers le mois de mars, enfin les plus réfractaires lisent au mois de juin. D’autres prendront plus de temps et nécessitent une aide individualisée pour comprendre leur cas et leur apporter une aide adaptée, c’était mon travail. Ces derniers étaient repérés dès le mois de mars pour ne plus perdre de temps.
Les cas très particuliers nécessitent un accompagnement plus ciblé par des orthophonistes ou des rééducateurs spécialisés.

Tout cela implique de la part de l’enseignant de CP, la connaissance parfaite de toutes les démarches qui mènent à la lecture. Ils doivent, en outre, connaître les processus de difficultés classiques comme les confusions de sons par exemple. Si l’on sait comment naissent les confusions phonétiques qui encombrent et retardent les progrès, par l’inquiétude suscitée chez l’enfant, inquiétude qui rebondit parfois sur l’instit et complique les apprentissages, il est facile d’y remédier. Plus le temps passe, plus l’enfant s’enlise et se torture en s’empêtrant dans l’incompréhension. Toutes ces petites choses élémentaires sont méconnues de l’enseignant de base, elles devraient figurer dans leur formation initiale.

Mon parcours est fortement atypique, certains connaissent mon histoire. Je m’estime pourtant autorisé à dire mon mot en la matière au même titre que les plus savants. Nous ne fonctionnons pas, eux et moi, sur le même registre, certes.

J’étais un galérien de la lecture, lecteur très tardif qui traversa toutes ses formations depuis l’université jusqu’à devenir spécialiste de ces difficultés sans jamais avoir lu un livre. Dans le secret de ma salle de rééducation, je retrouvais des amis galériens, je connaissais leur chemin. J’étais passé par là aussi, je pense que c’était ma plus grande fortune. J’aurais été le fruit de hautes études en ayant suivi une très bonne scolarité, je ne crois pas que j’aurais compris toutes ces sensibilités.
Ma plus grande attention fut celle de les conduire à lire, si bien que certains passés par mes séances, bien plus tard, lisaient infiniment plus que moi.

Où sont les grands pontes de la pédagogie qui ont affiché de si belles connaissances de la chose à enseigner ?
Où en sont les enfants d’aujourd’hui ?
On leur avait promis bel avenir avec l’électrochoc des méthodes… ils se sont égaillés et bien plus, égarés dans l’obscurité d’un savoir trop haut perché pour leur dispenser le fondamental et l’essentiel…

Du fond de ma Navaggia natale où l’on apprenait les choses simples de la vie, loin des grandes cathédrales de la connaissance, abreuvé à l’eau de Funtanedda, source d’eau fraîche, sous l’éclairage de magnifiques enseignants qui avaient détecté mes grosses difficultés, sans cesse remettant besogne à l’ouvrage, je suis allé voir Paris.
Puis plein d’usage et raison, presque comme Ulysse, je suis retourné à la terre dans la simplicité des choses, vivre dans mon village natal, suivant le sillon de mon père analphabète, le reste de mon âge.

Malgré un si long temps éloigné des salles de classe, je cherche encore à comprendre ce que j’ai raté.
Mon histoire est celle d’un naufragé de l’école dès l’entrée à la maternelle et n’en est plus jamais sorti.

L’avenir des enfants est sans doute la plus belle aventure.

L’illustration en titre a 40 ans, c’est vraiment une vieille affaire mais toujours d’actualité.

4 Comments

    1. J’étais reconnu par mes supérieurs qui me laissaient une paix royale.
      Une inspectrice qui cherchait à me faire sortir de l’ombre en me poussant à aller plus haut, disant que je n’étais pas à ma place, venait me voir après la classe avec une autre des Hauts de Seine (j’étais dans les Yvelines) pour me soumettre des cas relevés lors d’inspections. Parfois cela durait de 17h à 20 h. Sans connaître les enfants, je ne pouvais faire de la fiction mais à leurs descriptions, je leur donnais des éclairages, des pistes de travail et elles prenaient beaucoup de notes. Ces femmes que je trouvais intelligentes et lucides me signifiaient ainsi que je n’étais pas perdu pour tout le monde. C’est un peu de ma faute si je suis resté dans l’ombre, on a essayé de me porter à la lumière, on est venu me chercher dans mon antre, j’ai préféré garder mon instinct sauvage, je n’ai pas à me plaindre, on me respectait et je fus reconnu jusqu’à obtenir les félicitation de l’Inspecteur d’Académie, en rouge s’il vous plait 😉 J’ai gardé précieusement ce « diplôme » comme les félicitations écrites d’un sous-préfet dont j’avais le fils en classe.
      Je souris à la vie Al, elle fut belle et continue à l’être.
      🙂

  1. Article très instructif. J’aime bien votre idée de profil lecteur. J’aurai bien aimé connaître votre tour de passe passe pour motiver les élèves à lire.
    Même si mes élèves savent, normalement, lire depuis longtemps (j’ai des élèves de CAP et bac professionnel), c’est la galère pour leur faire lire des textes ou des livres. Certains n’aiment pas lire, d’autres trouvent les livres trop longs, d’autres rencontrent des difficultés de compréhension, ce qui les rend réfractaires à la lecture. Mon projet cette année est donc de les réconcilier avec la lecture.
    Merci pour ce partage.
    Bon week-end.

    1. Le coup magique que je ne leur délivrais, pas en tant que magie mais réalité, ne marchera pas avec vos élèves, ils ont passé l’âge 🙂
      Je me reconnais dans ce que vous dites, je n’aimais pas lire mais j’avais développé des stratégies pour emmagasiner un savoir important, en recherche permanente. Une autre manière de lire en picorant beaucoup…
      Le Profilec, je ne l’ai pas développé car ce serait trop long, trop fourni et cela devait être pratiqué lorsque les enfants sont jeunes au sortir de maternelle, niveau CE1 au plus tard, après, cela devient plus difficile.
      Certains de vos élèves auraient mérité qu’on s’y intéresse au niveau que je cite.
      Je vous comprends mais rien n’est perdu, on peut toujours avancer, du moins, encore un peu.
      Comment les surprendre ou les motiver ? Il faudrait les connaître et chaque cas est singulier.
      Les difficultés de compréhension, que l’on nommait de compréhension fine, se devinent lorsque l’on manque d’aisance, que la lecture est laborieuse et donc pas acquise, l’effort est porté sur le lire et fait obstacle à la bonne perception des idées. Sans doute, ces enfants avaient des carences au niveau du langage, des prérequis, des concepts de base (confusion donc et dont – pour donner un simple exemple – , problème d’espace, de temps, tout un tas de nuances du langage encore non acquis et ont traversé la scolarité avec ces handicaps, renforçant le dégoût de la lecture, une pénibilité qu’ils évitent de rencontrer. Les faire lire à haute voix est une torture alors que cette pratique peut être une bonne chose pour améliorer la lecture expressive…)
      Il y a d’autres cas de figure mais il faut dialoguer avec la personne pour le savoir.
      C’est difficile de vous donner des pistes car je n’ai pas l’expérience de cet âge.
      Pensez au regard bienveillant et à l’écoute mais cela vous l’avez déjà intégré, j’imagine, sinon vous ne seriez pas à vous poser ces questions.
      Vous trouverez quelque chemin pour certains… La recherche des pistes est une bonne chose, il en reste toujours quelque chose et parfois une grande victoire 🙂
      C’est un peu confus, j’espère pas trop.
      Voici le cas d’un enfant qui n’aimait pas les longs textes, ni les livres, il s’en est sorti mais n’avait que 8 ans si mes souvenirs sont bons. Pris à temps et vivant dans un milieu favorable… c’est juste pour vous faire sourire.
      Bon courage Tatania la vie est belle ! 😉
      Voici le lien (j’envisage de publier un recueil de ces portraits, ne brûlons pas les étapes, on verra bien)
      https://simonu.home.blog/2020/10/20/montaigne/

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