Qu’est-ce que tu ferais aujourd’hui si t’étais là… ?
Estafette, ici par analogie = A l’origine, soldat chargé de transmettre le courrier, les nouvelles.
C’est encore une reprise, je tente de sauver mes anciens textes qui ont été maltraités lors du passage de l’ancien blog au nouveau.
C’est épatant de voyager dans le temps et de pouvoir varier les thèmes entre dérision, folie douce et sérieux. j’en profite largement.
Il y a quelques décennies seulement, au milieu du siècle dernier…
Ce n’est pas si ancien, et en écrivant « siècle dernier », cela assure presque un cachet, une patine au récit.
Les nouvelles internationales, nous les apprenions au cinéma, le jeudi et le dimanche. Des vieilles nouvelles qui n’étaient plus d’actualité lorsqu’elles parvenaient jusqu’à Lévie. C’était ainsi à chaque fois, il était inutile de cogiter sur des évènements dépassés. Nous les commentions très peu, faute d’éléments précis et détaillés. Ceux qui approfondissaient, le faisaient pour passer le temps et exercer leur sens critique, non pour donner des leçons, il ne refaisaient que la moitié du monde. Aujourd’hui, les chaînes d’info continue, mâchent et remâchent la même nouvelle des centaines de fois dans la journée. Elles nous délivrent un hachis parmentier, une moussaka ou tout autre plat cuisiné que nous n’avons plus le loisir d’accommoder à notre guise. Ces infos nous parviennent bien chaudes, n’ont pas le temps de refroidir, elles sont réchauffées à plusieurs reprises… Elles sont micro-ondées toutes les demi-heures, peut-on dire. Dans les chaumières, on traite plus de la manière dont chaque chaîne fait sa cuisine plutôt que l’info elle même. Inutile d’en faire les commentaires sur la place de l’église à l’ombre du clocher, elles sont vite périmées. Toute nouvelle fraîche chasse la précédente, à peine moins fraîche, à la vitesse du son et même de la lumière avec le bombardement incessant d’images immédiates. On n’a plus le temps, les digestions sont incomplètes, souvent difficiles…
Dans ces années reculées, la communication avec les personnes éloignées était exclusivement épistolaire. Il y avait très peu de téléphones au village, les nouvelles urgentes étaient véhiculées par télégrammes. Les PTT (Postes, Télégrammes et Téléphones) tenaient le rôle central. Il me reste l’impression d’une institution qui fonctionnait plutôt bien, chacun à sa place dans le calme et le souci de bien faire, la conscience d’être utile à tous.
Ma tante Marie, sacristine attitrée, spécialiste du glas à cordes et à bras, parfois même avec une jambe pour la volée du dimanche, avait décroché le job d’estafette pour distribuer les nouvelles urgentes dans tout le village. Je n’ai pas souvenance d’un contrat passé avec l’administration, c’était une embauche locale, sur parole. Analphabète, elle était bien incapable de lire le moindre contrat et encore moins de le signer sinon d’une croix comme elle se signait en entrant à l’église. C’était presque à la « top-la ! », la parole donnée valait confiance. Avec le recul, on peut se demander comment une personne ne sachant ni lire, ni écrire, pouvait distribuer les petits bleus qui comportaient une adresse. En réalité, le bon sens faisait bien les choses. Je parle du bon sens des employeurs locaux. On savait tante Marie bonne trotteuse avec une connaissance parfaite de tous les quartiers et de toutes les familles, très nombreuses durant cette période. Il suffisait de lui indiquer le nom de famille et la missive parvenait à destination dans les plus brefs délais, sans âne, ni vélo… à pattes exclusivement. C’était un bonheur pour elle surtout lorsque les nouvelles étaient bonnes. Un clin d’œil de la receveuse l’informait, elle savait, dès lors, quelle portait le sourire à domicile, sans évidemment en connaître le détail. Avant de partir, elle interrogeait toujours : « Bona o gatìa nutizia ? » (Bonne ou mauvaise nouvelle ?) Le système était bien mécanisé.
Cette marche quotidienne lui faisait beaucoup de bien. Ses jambes pourtant « phlébiteuses » ont tenu bon en l’accompagnant jusqu’à vieil âge.
Vous imaginez bien que cela ne « télégrammait » pas tous les jours et que le salaire était plutôt maigrichon. Un sou c’était un sou et au bout du compte cela faisait des sous. C’est ainsi qu’elle raisonnait. Jamais elle ne se plaignait d’avoir attendu pour rien lorsque la sonnerie installée chez elle, au bout du village, restait muette. Ces jours blancs, elle ne recevait rien car elle était payée à la course, au télégramme plutôt. Vingt centimes le petit bleu rendu à domicile. Les jours à quarante centimes, parfois rien, étaient plus nombreux que ceux plus juteux. En attendant la sonnerie, assignée à résidence devant la porte ou face à la cheminée selon les saisons, elle crochetait ou brodait. Elle mit un an pour me confectionner un dessus de lit en vue d’un éventuel mariage. Tout en coton perlé blanc, peut-être dis-je une bêtise mais j’ai bien entendu quelque chose dans ce genre. Plus tard, elle s’initia au canevas et passa très vite aux plus compliqués, les très fins et de grande surface. Voilà à quoi elle occupait ses moments d’attente. Lorsqu’une sortie devenait impérative, pour faire ses courses par exemple, elle passait systématiquement par le bureau de poste à l’aller comme au retour… Irréprochable.
Les jours de mariages ou de funérailles étaient jours de cocagne. La receveuse attendait d’avoir un bon paquet pour la « sonner » afin qu’elle ne fasse qu’un seul voyage. Dix petits bleus d’un coup faisaient grimper la note à deux francs. Cela correspondait à cinq kilos de sel au détail dans du papier gris grossier qu’on appelait carta straccia, rendez-vous compte, quelle « fastitude » ! Les jours de forte affluence, il n’y avait pas de surprise, les destinataires savaient déjà, mais lorsqu’elle arrivait à l’improviste, les gens avaient une pointe d’inquiétude : « Ohimé c’hè Maria ! » (Mon Dieu, il y a Marie !) Alors, elle souriait pour rassurer dès qu’elle était en vue ou gardait un air sérieux si la nouvelle n’était pas bonne. C’est ainsi, qu’elle préparait les gens à recevoir petite joie ou grande tristesse.
Lorsque le téléphone prit le pas sur le télégramme et qu’un clavier fut installé dans la sacristie pour remplacer les cordes, Marie, un peu vieillissante devint triste. A propos des cloches elle disait : « Ô chi miseria ! » « Ils ont installé un clavier, je ne sais pas jouer du piano ! » Le curé s’en chargeait à sa place avant que d’autres prennent la relève. Elle trouvait que le glas n’avait plus la même émotion, et les gens du village le pensaient aussi. Ainsi tout s’en va… Un temps encore, elle put s’occuper du cinéma où elle faisait le ménage, était afficheuse et ouvreuse.
Un jour, alors qu’elle était au paradis, sans doute, pour servir celui qu’elle adorait par-dessus tout, un film français obtenait des Oscars. J’ai envoyé illico un petit bleu pour l’informer… C’était mon clin d’œil à l’estafette Maria…

Internet qui vous porte cette nouvelle était peut-être en lente gestation…
Marie assise sur le mur. (image dans le titre)
Petite précision pour les lecteurs levianais de ce blog : la carte postale du titre a eu un grand succès pendant au moins deux décennies. On peut en trouver des exemplaires sur Internet, avec cachets de la Poste de 1951 et 1952 édités par Decherchi à Sartene, et d’autres avec des cachets de 1960 et plus édités par « La Cigogne » à Ajaccio.
La dame qui porte la cruche habitait Ribba Rossa mais déjà à l’époque, du fait que l’on ne voyait pas son visage il y avait doute sur la personne.
Il reste heureusement quelques habitants contemporains de cette époque, l’un d’entre eux, s’il a bonne mémoire, pourra peut-être lever le voile (si j’ose dire) sur cette énigme.
Merci Simon et à bientôt.