La revanche de Croc-oignon.

A mes petites filles, Leia, Anna Livia, Margault, Fanchon et Francesca-Maria.

Depuis le début du printemps, trois marcassins plus courageux que les autres s’aventuraient seuls dans les jardins de l’Aratasca.
C’est Lulu le hibou, toujours à l’affût sur un châtaignier pour surveiller le passage des campagnols, qui me l’a dit. Il a tout vu avec ses yeux gros comme des calots.

Cela fait quelques soirs que Castagnette la petite femelle marcassin, Casse-Cou et Gros-Grognon ses deux frères ravagent le jardin de grand-père. Ils ne font attention à rien. Bien au contraire, on dirait qu’ils font exprès de creuser des sillons avec leur petit groin pour chercher des vers de terre et des tubercules juteux. Ils sont passés dans les fraisiers déjà en fleurs. Tout est sens dessus-dessous, les racines sont à l’air, il serait étonnant que l’on ait des fraises cette année.

Lulu est l’ami de la famille, il y a longtemps que grand-père le dessine pour ses petits-enfants. Il bouboule très fort pour effrayer les galopins, il a même plongé sur leur dos pour les chasser. Rien à faire. Ils s’en fichent et n’ont peur de rien. Ils savent que tout le monde dort lorsqu’ils sortent fouiller les jardins et se prennent pour des gros malins, ce sont des vandales !

Un soir Castagnette et Casse-Cou ont joué un mauvais tour à leur frère. Ils l’ont dirigé vers le bassin en disant qu’il y avait une rainette qui prenait son bain de minuit. Gros-Grognon est naïf, il croit tout ce qu’on lui dit. Lorsqu’il s’est penché pour chercher la grenouille, d’un coup de jambon ou de fesse si vous préférez, son frangin l’a poussé dans l’eau. Les deux fripons se sont mis à crier « Gros curieux ! Gros curieux ! » Puis se sont enfuis laissant le petit sanglier patauger dans l’eau encore froide.

En pleine journée, Rainette prend le frais dans la menthe poivrée sauvage.

La rainette était bien là et a failli se faire éjecter par le plongeon inattendu. Elle s’est empressée de sauter sur le dos de l’intrus et s’amusait à mimer le jockey sur son cheval. « Hue ! Hue ! » Criait-elle. « Coââ-coââ ! » les autres grenouilles l’encourageaient pendant que Croc’Oignon pédalait dans l’eau cherchant la sortie. Heureusement, le bassin était plein et il put regagner le bord avant de sauter dans le fourré.

Lulu, planté sur le pilier de la barrière du jardin, était mort de rire, il avait même oublié de chasser et ses petits attendaient affamés dans le creux du châtaignier. Le petit marcassin, tout trempé, a grogné trois fois puis a déguerpi dans le maquis. Il était fâché et ne voulait plus sortir à l’aventure avec son frère et sa sœur. Ces derniers cherchaient à le calmer : « Allez frérot, c’était pour rire un peu ! » Rien n’y fit, renfrogné, Gros-Grognon boudait.

Dans le jardin qui jouxte celui de grand-père, Gros-Grognon avait repéré une longue file d’oignons, d’ails (d’aulx si vous préférez) et d’échalotes, il se gava de bulbes. Il en croqua toute une rangée. Lorsque Castagnette et Casse-Cou se sont approchés de lui, il ouvrit très grand sa bouche et leur souffla très fort sur les museaux. Tous deux se mirent à crier « Tu pues l’ail et l’oignon ! Gros cochon ! Pouah ! C’est insupportable ! » Aussitôt, ils ont plongé dans les genêts et la bruyère en pinçant leurs narines.

Gros-Grognon était fier de sa blague et riait à gorge déployée. Il se mit à fouiller tous les recoins du jardin fichant un bazar pas possible dans les plantations. Pendant quelques jours plus personne ne l’approchait, tellement il sentait l’oignon. Il avait la paix et tous les potagers environnants étaient à sa portée, rien que pour lui. On dit qu’il a grossi de plusieurs kilos en quelques jours.

Lassé de voir son potager dévasté, le jardinier a fini par arracher tous les bulbes qui restaient en terre et, progressivement, la petite bande s’est reconstituée. C’est depuis cette période que Gros-Grognon a changé de nom. Tout le monde l’appelle désormais Croc’Oignon, à cause de cette aventure.

Lulu les surveille et a trouvé le moyen de les chasser lorsqu’ils s’approchent du jardin de Missiau. Il fonce en rase-mottes et leur pique le jambon avec son bec crochu. Il a même trouvé une astuce, en récoltant quelques soies, il améliore le douillet du nid de ses petits qui dorment dans un trou du tronc de l’arbre à pain, juste à côté de la maison des grands-parents.

Quand Missiau ferme sa fenêtre à la nuit tombée, Lulu passe parfois juste à côté et le rassure : « Ne t’inquiète pas, s’ils reviennent ce soir, j’appelle Gros Lulot et Lulette Chocolat… ces deux-là ne plaisantent pas ! Mais finalement, c’est Lule, la toute menue cousine de Lulu, qui se montre la plus persuasive, c’est une petite peste et n’aime pas les cochons grognons qui vandalisent le domaine.
Elle n’a pas voulu que je la dessine.

Soies = poils des sangliers
Arbre à pain = châtaignier.

Missiau= grand-père (lire missiaou)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *