Agnostique grâce à Dieu.

Comme mon père, elle avait très peu fréquenté l’école. Juste un temps la maternelle, elle aussi était analphabète. Veuve de guerre, elle vivait seule : ses deux enfants effectuaient leur service militaire. Lorsque j’eus l’âge d’aller au collège, mes parents m’envoyèrent vivre avec elle pour lui tenir compagnie à l’autre bout du village.

Elle s’en était remise à Dieu, totalement, et passait une bonne partie de ses nuits en sa compagnie. Elle conversait avec lui à haute voix, très longtemps avant de s’endormir avec l’espoir d’être encore vivante au petit matin. Elle se lamentait, était très demandeuse, j’entendais tout de sa conversation avec le divin. Elle soliloquait (parlait toute seule) et sans doute Dieu l’écoutait puis exhaussait ses vœux sans rien dire, car de très bonne heure elle était debout, pimpante et pleine d’énergie pour toute la journée.

J’avais eu, un soir de cinéma, elle était responsable de la salle, la bonne idée de lui demander de me réveiller tôt le lendemain pour apprendre mes leçons. J’étais certain que le prof de français allait m’interroger puisqu’il m’avait vu posté juste devant l’écran. Déjà, j’anticipais sur les choses et volais un peu d’avance pour ne pas être pris au dépourvu.
Depuis ce jour, jamais plus, je n’ai pu dormir tranquille les matins de classe. Elle était impitoyable avec moi et n’arrêtait de me secouer qu’une fois debout. Je lui dois certainement beaucoup de choses apprises de bon matin lorsque je révisais mes leçons en me promenant dès le lever du jour, jusqu’au dernier virage de Cirana à la sortie du village. Sans elle, je n’aurais jamais fait la différence entre les œufs de crapaud en chapelets et ceux de grenouille en amas. Cela vous semble dérisoire, c’est tout un symbole depuis le jour où je l’ai remarqué sur mon parcours matinal dans le méandre calme d’un ru. Je lui dois mon éveil aux choses de la vie. Dans la fraîcheur du matin et l’air vivifiant, j’observais, lisais mon livre de sciences naturelles puis m’évadais dans des rêves éveillés, magiques. Mon esprit prenait corps au rythme de mes idées devenues voyageuses. Mon imaginaire ainsi nourri, explorait un monde inconnu, allait bien au-delà, à la lecture d’une leçon de chose.

Tata se plaignait de n’avoir aucun diplôme dans sa famille, elle me disait lorsqu’elle me sentait heureux, « Tu seras l’honneur de ma famille, avec toi nous l’aurons notre diplôme. » Elle était à l’origine de mes petites gloires, elle était fière à chacune de mes petites victoires. Elle qui se disait mourante et implorait Dieu pour qu’il la soutienne, a vécu longtemps et portait sur moi un regard imprimé de sourire et de satisfaction, il en était ainsi chaque fois que j’allais la voir en rentrant du continent. Elle paradait dans son for intérieur, la tête haute, nous savions secrètement ce que fut notre parcours dont personne ne se doutait. J’étais l’apprenant stimulé par une dame perpétuellement vêtue de noir, murée dans l’obscurantisme et qui avait gardé un peu de lucidité féconde.

Virtuose de la corde à sonner les cloches, elle maîtrisait parfaitement la volée de la messe dominicale, le tintement des vêpres comme l’annonce macabre des décès au son du glas. La sacristie et le clocher étaient son domaine.  C’est elle que l’on prévenait en priorité et chacun reconnaissait sa « signature » funèbre.

Le curé n’avait qu’à officier sans se soucier du reste. Elle préparait l’autel, vérifiait le carillon, remplissait les burettes, essuyait le calice, testait le claquoir, approvisionnait l’encensoir et le bénitier mais ne s’aventurait jamais jusqu’au tabernacle domaine réservé au chanoine. C’était lui qui se chargeait d’alimenter le ciboire. Elle adorait les chutes d’hostie qui entouraient et solidarisaient les pastilles divines en plaquettes et n’en perdait pas une miette. Elle raffolait de tout ce qui rappelait le corps du Christ. Elle avait, également, une adresse particulière pour jouer de la longue canne étouffoir à bougies… à la fin de l’office, elle les éteignait toutes laissant planer une odeur caractéristique de cire chaude et d’encens mêlés, typique de notre église. Elle saluait les saints d’une génuflexion pour chacun, un geste plein d’humilité, on avait l’impression que toutes ces statues la connaissaient et que leurs visages, d’ordinaire tristes, s’illuminaient sur son passage.

Tante Marie était donc de toutes les messes, neuvaines, processions, rosaires et toute cérémonie petite ou grande qui demandait office religieux. Sacristine fidèle, elle ne ratait aucune confession, accro qu’elle était à l’hostie, c’était encore une occasion pour communier avec le corps du Christ. Elle aurait pu s’en nourrir si le ciboire avait été à sa disposition. Je me demandais bien ce qu’elle pouvait se reprocher au confessionnal, en apparence exemplaire, peut-être avait-elle quelques pêchés cachés ou qui m’avaient échappé ? Telle Marie mère de Dieu, tante Marie avait mémorisé tous les saints mais ne connaissait pas leur histoire ou très peu. Elle souhaitait faire de moi son curé de famille et avait projeté de m’acheter, dans un premier temps, un habit de moine juste pour voir et faire « plus vrai » lorsque je disais la messe devant la cheminée qu’elle parait comme un autel, de belle dentèle confectionnée avec son crochet. Elle adorait m’entendre et me voir officier dans sa petite salle à manger, devenu, le temps de mon apostolat, curé de la maison. Je connaissais les rites par cœur et par psittacisme uniquement, en latin. Je passais régulièrement par l’office matinal avant d’aller à l’école dans le but de gagner un crucifix en ivoire (en plastique finalement) après avoir pointé quarante jours consécutifs. Une seule absence, même pour maladie, et la série repartait à zéro. C’est ainsi que le curé s’assurait une assistance minimale. Par bonheur, la robe de bure, que tante avait commandée, qui devait me faire moine dans un premier temps, n’arriva jamais au domicile.  

Toutes les fins de semaine, le confessionnal devenait passage obligé. Je devais m’inventer des péchés lorsque mon palmarès était vierge. Je m’autoflagellais de prières, récitant quelques « je vous salue » pour la forme puisque je n’avais rien fait de si mal. Je consultais la liste des péchés mortels et véniels prenant soin de ne pas trop pencher du côté mortel. Rapidement épuisée cette liste devait être complétée mais l’imagination a des limites. Je commençais à douter du statut de notre chanoine. Que de « notre père » récités à genou pour des prunes lorsque je m’accusais d’avoir volé des cerises chez Antonu Cardinali ! Même hors saison, j’avouais ce péché inventé en le déclarant comme un oubli en son temps. C’était un classique et cela m’intriguait que le chanoine ne découvre la supercherie… il en entendait tellement, sans doute allait-il directement à pénitence en ne mémorisant pas toutes nos bêtises.

C’est une claque magistrale qui va mettre fin définitivement à mes interrogations. Mes parents me reprochaient d’être de toutes les processions et ne jamais ramener une fleur à la maison. Ce reproche m’interpela. Ils l’auront leur fleur et odorante en plus, le lys, la fleur de Saint Antoine. Le jour de la procession, je n’ai pas quitté notre saint d’une semelle. L’assistant durant le parcours dans les rues du village, j’étais à ses côtés à l’église attendant le final pour m’emparer du trophée. Le curé était à mon flanc et clôturait la cérémonie de quelques coups de goupillon à bénitier. A peine la dernière goutte d’eau bénite s’écrasa sur mon visage, ma main s’empara du lys convoité lorsqu’une claque retentissante me fit lâcher prise sur le champ. L’image de mes parents fit le tour de ma tête aussi rapidement que les foudres de l’envoyé de Dieu.

Ce fut une révélation à l’envers, un miracle inversé. Cette claque d’ici-bas, censée être divine, remit mon cerveau en place et me fit basculer du croire au doute, à défaut de savoir. Désormais c’est mon esprit qui me gérera et non celui de Dieu. En une fraction de seconde je découvris l’agnosticisme, la claque n’était sans doute pas assez forte pour que j’atteigne le palier extrême de l’athéisme.

Me voilà agnostique grâce à Dieu ou pour être plus juste, grâce à l’un de ses envoyés sur terre… sans oublier ma protectrice.

Cependant, je peux continuer à dire Ave Maria à ma tante qui a fait partie de ma chance et m’accompagne encore. Ce sont ces gens-là qui vous font avancer et vous apprennent la vie. Leur sincérité de candide qui vit les pieds sur terre, les yeux rivés vers le ciel désespérément muet, vous pousse à vivre debout bien plus qu’à genou.
Pas toujours hélas !

Ô Marie, si tu savais
Tout le bien que tu m’as fait !
Dans ton innocence
J’ai bâti ma conscience
Et dans ta croyance
Tu m’as tourné vers la science.

Ô Marie, si tu pouvais,
De là-haut, tu m’aiderais
Contre ma volonté
Me laver de tous mes péchés.
Je viendrai seul
Dans mon linceul
Peut-être on se reverra
Là-bas…

C’est le temps qui commande
Alors j’attends qu’il me mande…
Ô Marie, je ne sais
Si un jour, je te reverrai…

Ô Marie ! Ô Marie !
Ce silence
Et cette absence
Qu’as-tu fait de ta vie !
Qu’as-tu fait dans la vie ?
Que penses-tu de nos vies ?

As-tu vu, enfin… l’autre Marrrrrie ?

La même que celle en titre…

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