Une amitié.

Les charmes du reclassement perpétuel avant la titularisation nous avaient conduits dans un endroit improbable, le plateau de Bècheville aux Mureaux dans les Yvelines.

Dans un bois, assez fourni à l’époque, au beau milieu d’une clairière, trônait un château transformé en école. C’est là que mon épouse était mutée très loin de notre modeste domicile. Nous devions démarrer à cinq heures du matin, prendre deux trains en changeant de gare et faire le trajet inverse pour arriver chez nous en miettes, vers vingt heures. Un cycle infernal difficile à tenir alors que nous attendions notre premier enfant. Pour alléger notre chemin de croix, l’édile du coin nous avait proposé une pièce dans les combles du château. Une sorte de cellule étroite dont l’unique hublot se trouvait à trois mètres de haut. Un resserré de six mètres carrés environ. Plusieurs geôles du même genre étaient peuplées de célibataires qui enseignaient un peu partout dans la ville. La douche commune qui servait également d’évier à vaisselle, masquée par un rideau sommaire,  était située au beau milieu du grenier non loin des toilettes. C’était un aménagement de fortune créé à la hâte pour faire face à l’arrivée massive d’enseignants. La ville subissait un accroissement soudain de sa population, suite à une immigration également massive. Le temps de visiter le local, un débarras plutôt, et de prendre connaissance du mode de vie proposé, nous reprîmes notre cycle infernal par voie ferrée en étant certains de ne pas tenir le coup… La vie de château qu’on nous proposait était celle d’un jeune couple perdu au milieu de babas cool.

J’étais bombardé sur ces terres pour la mise en place du premier groupe d’aide psychopédagogique afin de venir en aide à des enfants transplantés. Une population qui devait s’habituer tant bien que mal à un nouveau mode de vie sans changer ses coutumes puisque regroupée en masse au même endroit. Bref, le tableau est dressé.

Le meilleur moment était celui à la cantine du château. Plusieurs enseignants se retrouvaient là et faisaient connaissance. Nous étions tous des provinciaux et deux corses. Je n’avais pas perdu mes habitudes de conteur de fariboles et de force anecdotes. J’étais intarissable, toujours joyeux à mettre un peu d’ambiance autour de la table. Parfois, certains se précipitaient pour être les premiers à mes côtés.

Yvon se trouvait toujours à une autre table pas trop éloignée. Il était à portée de paroles et n’en perdait pas une. Il riait comme s’il assistait à des sketches pendant le repas.  Il n’en loupait aucun, toujours surpris du renouvellement du répertoire. Un jour, il m’attendait à la sortie et m’avoua qu’il s’amusait beaucoup à écouter mes histoires et me demanda s’il pouvait venir à ma table la fois prochaine. Au repas suivant nous étions côte à côte et devînmes progressivement des amis.

La première fois que nous partîmes en vacances pascales avec lui, chez nous à Lévie, nous fîmes un crochet en Saône et Loire chez ses parents, histoire d’effectuer une coupure et passer une nuit en Bresse. Ses vieux parents nous attendaient. La nuit était tombée depuis un bon moment, l’endroit était humide et le brouillard isolait la longère bressane, maison typique de l’endroit toute en longueur comme son nom l’indique. On se serait cru à Noël tant l’atmosphère intérieure était secrète et paisible. L’accueil fut chaleureux, les amis du fils étaient les bienvenus. La table dressée dans un petit coin se fondait dans la lumière tamisée. J’étais à côté d’une petite fenêtre dont le volet était resté ouvert. Dehors, quelques lumières blafardes flottaient dans la brume. Une légère buée s’était formée sur les vitres rendant le paysage garni de pommiers, encore plus mystérieux. Juste à quelques mètres, un puits dont les margelles luisaient sous le faible éclairage échappé de la maison semblait raconter des histoires lugubres. Un petit frisson me parcourut le dos, un tintement de fourchette me ramena à la réalité. Un gros poulet de Bresse, bien croustillant dont seuls les rôtisseurs de métier connaissent le secret fumait sous nos narines. On entendait la peau craquer à la découpe, ce qui réjouissait par avance nos papilles mises en folie par l’appétit après un long voyage. Le jus fort bien assaisonné livrait son fumet lorsqu’on imbibait un bout de pain de campagne dont la croute épaisse chantait sous la dent. C’était un bonheur de se trouver dans cette intimité calme et discrètement joyeuse. Père et mère de notre ami étaient aux anges de retrouver un peu de vie. La vie c’était eux qui la produisaient. Tous les deux étaient très volubiles, le père surtout me surpassait dans le bagout. J’avais trouvé mon maître en la matière, je crois bien que je ne suis jamais resté aussi longtemps muet que ce soir-là. Et lorsqu’arriva le dessert ce fut un ravissement. Une large terrine à bords modérément hauts fit son apparition au milieu de la table. Un flan. Oh ! Un flan maison avec du bon lait de la ferme toute proche, des œufs frais du coin et sa croute ondulée d’un brun soutenu avec quelques cloques noires çà et là. Dès l’entame de la première part, le flan tremblota puis flapota* et un caramel liquide s’écoula dans le fond du plat comme une résurgence brune surgie de nulle part. Un goût incomparable, je crois bien que je n’en ai plus jamais suçoté d’aussi bon. Seule Perrette avec son pot au lait devait connaître le secret de cette merveille culinaire. Ah ! Dieu, que je me souviens de ce moment divin. Ces visages paisibles n’ont jamais quitté ma mémoire.

Souviens-toi Yvon, je te faisais rire lorsque j’imitais ton papa. De retour dans notre région parisienne que nous rêvions tous de quitter un jour, tu esquissais un sourire lorsque je te surprenais avec « A tous les coups ! » en y mettant son ton. C’était une expression qu’il  assénait en conclusion de chaque phrase importante pour lui, comme une estampille de label. Ces braves gens aimaient leur terre et cela se sentait à leurs moindres faits et gestes.

Yvon, je l’ai presque perdu de vue depuis mon retour en Corse. J’ai une longue histoire avec lui et de quoi écrire un livre. On se téléphone parfois, on sent la vie fuir sans nous et j’aimerai bien le revoir encore une fois avant que la folle ne me plonge dans le ravin.

Mon cher Yvon ceci est un souhait, je sais que tu liras ce texte. Alors, A prestu comme on dit chez nous, à très bientôt. Je t’attends.

*Flapoter n’existe pas, vous avez l’habitude, désormais, de rencontrer ici des mots follets.

Pour te remettre l’eau à la bouche, souviens-toi de mon jardin. Il y a des clous rouillés, des belles fleurs… Tu t’en souviens ? (Cliquez sur les images)


6 Comments

  1. Beau texte, belles gens, belle écriture. Traiter du partage, de la solidarité, de l’amitié et de bien des grandes choses comme tu le fais encore ici par l’évocation fine des ambiances, des choses simples et situation anodines est devenu rare.
    Pourtant il y a là un fort pouvoir de conviction puisqu’on touche l’âme par les canaux des sens autant et aussi bien que par l’abus de l’éther de la pensée abstraite, de l’érudition orgueilleuse. Mais tu le sais déjà. A te relire.

  2. Je viens de lire avec un grand plaisir votre texte.Et vous m’avez ramenée quelques années en arriére. J’ai compris votre angoisse ,ayant comme premier poste dans l’E.N,aux Mureaux. Et ça a été comme vous! J’avais été nommée au CET des Mureaux! Quelle angoisse,j’avais quitté La Corse,et accepté( bien obligée,le région parisienne) C’était un chemin de croix ,tous les matins,cet autoroute de Pontoise,que je craignais beaucoup et le verglas,je n’y étais pas habituée du tout et (vous allez rire) je me suis retrouvée apres une belle glissade,dans un champ de betteraves!!!!!Quel cafard,mais je n’y suis restée qu’un an!!!!Petite paysanne,je n’avais ni l’habitude de l’autoroute,ni de la mentalité! Chacun payait son café……Bref vous m’avez ramenée queques années en arriere.Merci pour vos récits,qui deviennent un vrai film,vos mots vont defiler les images et on vit votre récit.

  3. quelle belle histoire ! c’est essentiel de se donner des occasions de se revoir. J’ai négligé avec ma meilleure amie qui vivait à Saumur, peut être cette année….. non l’autre……. oui on va s’organiser…………… la maladie est arrivée et l’a emportée sans que nous nous soyons revues 🙁

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