La visite impromptue.

Un souvenir en ce jour de fête des pères.

Il y a cinq ans, je publiais un texte similaire, sur le même sujet avec une connotation plus ou moins philosophique.
Destin, contingence, fatalité ou nécessité ne sont plus évoqués dans celui d’aujourd’hui.
Je relate des faits tels qu’ils se sont produits.

Mon père avait un grand nombre de frères et sœurs, j’en ai connu trois. Un oncle et deux tantes.
Un autre oncle parti en Corrèze alors que je n’étais pas né, on n’en parlait que très rarement. Il n’y eut pas de suivi épistolaire comme s’il était parti fâché.
On ne m’a jamais rien dit, j’ignore tout de ce départ à l’aventure.
Apparemment, les expatriés ont bien réussi leur vie hors du village natal.
Père et tante Marie, les deux seuls analphabètes de la famille sont restés sur leur île pour mener une vie ordinaire.
Papa était préposé au nettoiement des rues du village, on le disait balayeur communal, au grand jamais il n’aurait apprécié qu’on l’affublât du récent néologisme « technicien de surface ».
Tante était porteuse de petits bleus à domicile. Elle avait décroché cet emploi malgré son analphabétisme, connaissant tout le monde au village, il suffisait de lui indiquer le nom du destinataire et la voilà sur le chemin de sa demeure. Avec elle, le secret était bien gardé puisqu’elle ne savait pas lire. Elle s’informait à minima auprès de la receveuse de la poste pour savoir si c’était heureuse ou mauvaise nouvelle. De la sorte, sans connaître le contenu exact du télégramme, elle se présentait souriante ou triste. Les gens s’inquiétaient en la voyant arriver, préjugeaient du contenu de la missive à son attitude… Bref, c’était presque un psychodrame, point besoin de faire de hautes études pour être acteur de la vie.

Nous étions en 1978, père n’avait plus que deux années à vivre sans s’en douter, il était malade mais ne se souciait guère d’une issue fatale.
J’avais invité mes parents à passer une bonne partie de l’hiver chez nous à Versailles. Avec cette vie nouvelle, papa avait très peu de temps pour ruminer les mauvaises pensées.
Un jour, par surprise, des cousins installés dans la région parisienne, débarquent chez nous. Assez rapidement, décident d’emmener mon père visiter le château de Versailles.
Déjà bien handicapé, incapable de porter des chaussures de ville, il hésite puis voyant sur le palier une paire de charentaises de forte pointure, les essaye et part visiter l’histoire, en chaussons.
Les voisins de palier étaient absents, à leur retour tout était en place, bien rangé devant leur porte.

L’hiver avançait, nous trouvions le paternel bien soucieux, mais il ne disait rien, ne se plaignait de rien.
Un jour, alors que nous étions à table, il nous avoua qu’il pensait beaucoup à son frère de Corrèze qu’il n’avait plus revu depuis plus de cinquante ans.
– J’aimerais bien le revoir avant de mourir.

Papa, qui ignorait la géographie, croyait que la Corrèze et les Yvelines étaient proches comme si l’on allait de Levie à Propriano distants d’une trentaine de kilomètres.
Mon épouse avait bien mesuré ce besoin de retrouvailles.
Elle organisa le voyage en train, avait tout noté sur un papier pour le taxi en gare d’Uzerche.
Ma mère savait lire, c’étaient des repères pour la débrouille.
Les voilà partis.
Tout se déroula parfaitement, le taxi les conduisit jusque devant la villa de mon oncle.
Il y avait beaucoup de monde devant la maison, c’était jour de funérailles, tonton Jacques était en partance pour sa dernière demeure.
Vous imaginez la grande tristesse qui fit suite à la promesse de la joie des retrouvailles.
Bien accueilli, mon père fit connaissance avec la famille du défunt qui découvrait l’autre versant corse.

Papa était croyant non pratiquant, il était de toutes les processions mais n’allait jamais à la messe, fut-elle dominicale ou cérémonie d’apparat.
Il était persuadé que toute cette famille éclatée allait se retrouver aux cieux.
Si l’au-delà existe, j’imagine qu’il a été autorisé à faire le tour des siens, en vadrouille à travers ciel…

Bonne fête des pères, là-bas.

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