Gens d’avant : Les coiffeurs.

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Vue de Lévie. (Cliquer sur les photos)

Les rues du village étaient vivantes, pleines d’activités de toutes sortes. Il n’était point besoin de parcourir trente kilomètres pour se faire rafraîchir la nuque. Paul était installé depuis belle lurette dans le virage de la Pergola et son salon comme toutes les échoppes du coin, dégageait une atmosphère particulière. Il y flottait une odeur froide de parfums mêlés, un mariage original d’effluves qu’un parfumeur créateur de fragrances n’aurait pas renié. C’était la marque olfactive du salon qui nous mettait dans l’ambiance dès l’ouverture de la porte. Des synthèses harmonieuses, presque réfrigérées, se créaient d’elles-mêmes par la magie de mélanges heureux bien qu’involontaires.

Nous, les enfants, étions sages en attendant notre tour. Nous le regardions converser, pointant son regard dans la glace pour mieux appuyer ses convictions du moment avec l’assurance d’un acteur de théâtre un soir de représentation. Le rasoir et le peigne levés au ciel, notre coiffeur ponctuait un commentaire sur la vie ordinaire… Il fixait son interlocuteur droit dans le miroir pour renforcer la certitude de ses propos. L’autre, presque prisonnier dans son fauteuil, emmailloté dans son tablier blanc de coiffure sans manches, ressemblait à un enfant de cœur attendant l’hostie en silence, hypnotisé. Le client en instance de coiffage, tenait position de faiblesse. Il restait silencieux et acquiesçait en opinant du chef. Paul trouvait rarement une opposition et faisait cavalier seul en dominant sa clientèle d’un verbe affirmé. C’était une figure du village, comme chaque commerçant il avait son originalité. On imaginait facilement tous les maux de ce monde entendus ici et gardés secrets comme un curé en son confessionnal.

Nos parents le prévenaient un jour ou deux avant, il n’y avait pas de rendez-vous et j’ignore comment ils s’arrangeaient pour régler le prix de la coupe. Nous nous rendions seuls et sans argent chez notre coiffeur les jours de tonte. Il nous installait sur une planchette calée sur les accoudoirs du fauteuil afin que nous fussions à la bonne hauteur. Les premiers temps, nous étions un peu timorés, inquiets car notre figaro se montrait plutôt austère, peu bavard avec les enfants et sa voix très grave, rauque, rocailleuse surtout, nous impressionnait. Il fumait beaucoup, s’arrêtait un instant pour tirer sur sa cigarette qui l’attendait avec son filet de fumée dans le cendrier posé sur le plateau devant la glace. Il avalait profondément un gros nuage blanc qui stationnait un instant devant sa bouche avant d’être aspiré goulument. C’était un rituel bien établi, et lui une icône avec sa clope incontournable tel un Lucky Luke de la coupe avant la loi anti-tabac.

JB. A gauche, la porte de son salon désormais close.

Quelques années plus tard, un nouveau coiffeur s’est installé à plusieurs centaines de mètres de là. Les samedis, son père Achillu, boulanger traditionnel, arpentait les rues des quartiers du village pour vendre à domicile ses canestri*. Avec son béret, sa panière au bras recouverte d’une serviette à la blancheur irréprochable et fraîchement repassée, l’homme aux « canestri » en profitait pour faire de la pub à son fils. Il vantait les qualités de « Jean Bati, le coiffeur venu du continent ». Lorsqu’il nous croisait en chemin, il nous interpelait : « Quand vas-tu te faire couper ces cheveux ? Ils sont trop longs. Va chez Jean Bati, dis-lui que tu viens de ma part, il te mettra plus de sent bon que Paul et puis, tu sais, Paul est capable de te couper les oreilles, il ne voit plus très bien ». De l’intox qui faisait rire les uns et influençait les autres.

Nos deux merlans étaient entrés en concurrence pacifique, rivalisant à distance de gomina et de brillantine. Ils ne lésinaient plus sur le gel… Et c’était à celui qui tirerait meilleure réputation en « emparfumant » sans modération.

JB pensait prendre l’avantage avec ses fragrances venues d’ailleurs. Des eaux aux couleurs tendres qui dégageaient des effluves agréables et nouveaux lorsqu’ils montaient des cous fraîchement rasés. Il usait largement de la brillantine pour aplatir de manière ostentatoire les cheveux, « à la cycliste ». Cela donnait un air de rocker aux préadolescents déjà travaillés par le guilledou. C’était un argument redoutable qui promettait un air original, engageant, pimpant, pour attirer la donzelle… et l’exhalation de violette fraîche semblait plaire aux filles qui nous suivaient à la trace. Pour le plaisir des narines, bien entendu ! Rien n’était garanti, seuls ceux qui avaient déjà tapé dans l’œil d’une demoiselle en tiraient bénéfice.

Paul jouait du vaporisateur à poire. Cet appareil majestueux qui ressemblait à une burette de messe, plein de grâce avec son long tuyau souple qui donnait une élégance toute particulière au geste du parfumeur. Ce dernier se déplaçait derrière nous comme une ballerine avec un balancement aérien des bras qui ondulaient au rythme de la musique des jets de parfum. « Tchouf ! Tchouf ! puis Tchouf Tchouf Tchouf ! Une danse légère s’animait dans le miroir, la musique s’accompagnait de nuages au-dessus de nos têtes. Des fines gouttelettes volaient, valsaient puis se posaient sur tout le corps… Essayez donc de produire le même effet gracieux avec les sprays de laque ! Il suffit d’évoquer la bombe aérosol plutôt que le brumisateur… et c’est perdu d’avance !

Nous sortions du salon, frais, tout neufs. La brise s’en mêlait, nous caressant le pourtour des oreilles et la nuque devenus soudain sensibles à la vie.
Notre mémoire ne serait-elle que sélective ? Paul, Jean Bati et les autres ont-ils marqué notre enfance de ce charme qui refait surface aujourd’hui ?
Tchouf Tchouf ! Je crois que oui !

Lévie pendant les années 50/60
*Canestri : gâteaux traditionnels, secs en forme de couronne.

 

 

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