La naissance d’un photographe.

Dans les quartiers de nos villages, passant outre tous les non-dits et les interdits, les jeunes enfants partaient à la découverte des corps en jouant au docteur. Très rarement le toubib était une fille comme dans la réalité, à cette époque. Mais les garçons aimaient bien jouer au malade pour se faire soigner aussi. La patiente devenait infirmière.

Dans le secret d’une cave, d’une cabane ou d’un coin de maquis, il y avait beaucoup de toubibs en herbe pour pratiquer une médecine d’urgence ou de campagne. Les premiers gestes étaient déjà assimilés et deux instruments s’avéraient particulièrement utiles, le stéthoscope et le marteau à tête circulaire caoutchoutée pour tester les réflexes du genou. La palpation du ventre était aussi très pratiquée pour détecter une éventuelle pathologie viscérale. Le stéthoscope permettait la découverte du torse et du dos. Affublé de ce sondeur magique, confectionné avec un bout de ficelle et une de boîte de cirage, il était facile de remonter un peu le pull d’une patiente parfaitement docile, bien dans son rôle de malade. Le test réflexe du genou permettait de retrousser la jupe jusqu’à mi-cuisse.
Rien de bien original, tous les enfants du monde connaissaient cette pratique. Parfois le diagnostic était plus inquiétant, il paraissait urgent de faire une piqûre pour enrayer un mal qui risquait d’empirer sans cette intervention. C’était l’occasion de découvrir des fesses en même temps que les premiers émois. Nous étions forcément des bons toubibs facilement joignables et toujours disponibles pour les patientes. Une similitude réaliste avec la pratique médicale d’alors et les médecins de famille.
Ce n’est plus le cas aujourd’hui puisque les omnipraticiens, comme ils se désignent, sont moins visibles et moins accessibles. C’est presque une chance de tomber sur l’un d’eux en cas d’urgence et sans doute, les pratiques ont dû changer dans le comportement des jeunes enfants. L’image est omniprésente et l’accès à la toile d’une simplicité biblique sans compter l’évolution des mœurs. Les nouveaux gamins ont quelques longueurs d’avance avec l’approche virtuelle de la chose, largement facilitée.

C’est vers la préadolescence que j’ai fait mes premiers pas de photographe. Mon premier appareil photographique avait tout d’un vrai. Entièrement métallique, robuste, incassable et d’une maniabilité à toute épreuve. La prise en main ergonomique, le diaphragme toujours ouvert, il suffisait de dégager le couvercle de l’objectif pour laisser entrer la lumière. Je ne me souviens plus de la marque car il s’agissait d’une vieille serrure de cave que j’avais brossée pour mettre le métal à nu afin que la ressemblance avec un Kodak flambant neuf soit plus frappante.

C’est par le petit trou qui servait de passage à la clé que je choisissais le meilleur cadrage. Il suffisait de relever le cache qui obstruait l’accès à la clé et interdisait le regard vers l’intérieur d’une pièce en occultant la vue. C’était magique. Le métier de photographe semblait fascinant. On voyait le monde par le petit bout de la lorgnette et l’imagination ainsi sollicitée débouchait sur un effet de loupe.

Mon modèle était docile et se laissait photographier sous tous les angles prenant des poses de vraie professionnelle expérimentée. Des attitudes repérées, pour les plus classiques, dans les catalogues de mode de nos grands-mères. Les séances étaient interminables et renouvelées quotidiennement.
La serrure photographique n’arrêtait pas de bombarder l’inspiratrice que l’on imaginait déjà callipyge. Un shooting incessant pour faire durer le plaisir d’autant que les piles ne tombaient jamais en panne. L’appareil était en mode manuel, très pratique pour les diverses mises au point et les effets voulus. On entendait juste le tintement spécifique de l’ailette mobile chaque fois que je passais de la prise en paysage à la prise en portrait. Chacun, metteur en scène comme acteur, faisait ses premières classes en matière d’érotisme naissant.
L’exercice était excellent pour se familiariser avec les gestes d’un vrai photographe. Après les nombreuses séances de prises de vues, j’étais prêt pour mon premier achat. Ce fut partie largement remise.
C’était un apprentissage multiforme de la vie et une pratique remarquable pour fertiliser l’imagination.

Comme d’autres jouaient au camionneur en simulant des créneaux sur une marche arrière impeccable, en faisant ronronner le moteur avec les lèvres et en freinant brusquement pour faire crisser les semelles des spartiates, une simple vieille serrure de cave me transformait en photographe de mode. Le faux organe chasseur d’images avait créé une vraie fonction à tel point que le modèle de fortune se prenait pour un mannequin. Son évolution dans les poses suggestives était fulgurante au point de lever tout doute sur notre connivence.
La magie des premiers balbutiements érotiques opérait au sortir d’une innocence tout juste écornée.

Si c’est en forgeant qu’on devient forgeron, alors, c’est en découvrant le spectacle de la vie à travers les mécanismes d’une serrure qu’on devient photographe.
L’œil largement exercé, on peut partir à la conquête des jolies choses de ce monde.

Le petit plus : Une anecdote.

Jules jouait au camionneur et se garait souvent en marche arrière de manière impeccable.
Le moteur ronronnait à la perfection dans une imitation des lèvres, magistralement exécutée.
Lorsqu’il redémarrait pour un nouveau trajet, toujours en évitant les véhicules imaginaires garés à proximité, il faisait crisser les semelles de ses chaussures sous les yeux de son père. Admiratif devant tant de souplesse dans la conduite d’un gros camion mais inquiet sur le bruit de la gomme, André lui lançait :

  • Le camion c’est toi qui le conduit mais les pneus c’est moi qui les paye !
L’appareil ressemblait à cette serrure avec l’ailette qui bouche l’objectif mais la disposition était horizontale.
Un regard de chouette.
Un regard de hibou.
Ce sont des nœuds dans une vielle planche.

2 Comments

  1. Qu’il est joliment raconté, le monde d’une enfance où il fallait s’inventer sans l’aide d’un tas de jouets tout fabriqués et finalement assez décevants. L’imagination et la curiosité faisaient le boulot pour nous faire rêver.
    (qui sait si la clef de votre art du cadrage photo ne remonte pas à cette serrure si bien trouvée? 😉 )

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