Navaggia, l’endroit où la neige tient. Quartier le plus bas du village.
Derrière ce pâté de maisons se trouve Piazza di Coddu, littéralement Place de Cou ou du Cou.
J’ai toujours entendu dire que l’on y coupait des têtes, est-ce légende ou non ?
Personne n’a su, en son temps, me dire quelle était la part de vérité.
Ce dont je me souviens parfaitement, c’est que cette place était à la fois agora pour les adultes qui devisaient, philosophaient sous le grand aulne et aire de jeu pour les enfants.
Le grand arbre central, suffisamment développé, haut et feuillu, était entouré de bancs en pierre de taille, c’est là que les anciens, Zi Vincirinu le plus assidu, nous racontaient leur passé.
La fontaine constituait le point central, toutes les familles du quartier, assez nombreuses, se ravitaillaient en eau.
Aucune chaumière de la basse Navaggia n’était pourvue d’eau courante.
Nous jouions à faire surnager des scaphandriers, apprenant sans le savoir la fonction de la bulle d’air contenue dans le casque du scaphandre qui assurait la flottaison. La vasque était petite, nous devions varier les jeux. C’est là que nous testions la flottabilité de nos voiliers en férule sèche avant de tenter la grande aventure dans un ru ou le torrent situé tout au fond du quartier.

La grande place était totalement libre à l’heure de la sieste, nous avions tout loisir de tracer au sol un grand circuit avec montées, virages en épingle à cheveux, longues lignes droites… Notre tour de France original changeait de profil chaque jour. Nous étions à genou en culotte courte, parfois presque à plat ventre pour guider notre bille en terre cuite qui faisait fonction de cycliste. Les mains terreuses et le visage « mouginé » (barbouillé) de poussière chaque fois que nous portions la main au minois pour un grattage du nez.
Les enfants originaires de l’endroit, qui vivaient à Paris, revenaient pour les vacances estivales avec de quoi épater les autochtones . Des cyclistes en plomb, des images de Bahamontes, Nancini, Anquetil et Poulidor, des jeux de cartes avec notamment les « sept familles »… C’est dans cet endroit très ombragé par une immense treille dont le raisin était en récolte libre et un grand cerisier penché côté aire de jeux pour nous assurer bonne fraîcheur durant les temps chauds, que nous tentâmes nos premiers dribbles et fîmes nos premières feintes de footballeurs.
Les filles se mêlaient à nos jeux et ne renonçaient au foot qu’après quelques coups dans les tibias.
Aujourd’hui la place est fermée, toute cette vie commune s’est éteinte.
Deux autres symboles sont liés à ce lieu de notre enfance.
Lorsque nous étions collégiens, nous avions interdiction de sortir de chez nous après 18h, une sorte de confinement « no Covid ». Le principal du collège faisait sa ronde dans tout le village pour traquer les réfractaires, mettant des amendes sous forme d’exercices de maths et quelques fois de lignes par centaines, du genre « Je ne sortirai plus jouer après dix-huit heures, priorité aux devoirs » C’était l’équivalent des 135 €, mais moins casse-tête, pour certains rebutés par les maths et les problèmes.
Denise, la protectrice des gamins navaggiais, veillait dans le virage de Pilili situé à une centaine de mètres. Dès qu’elle voyait apparaître la Volkswagen bleue au niveau du presbytère, elle se mettait à crier « C’hè u lupu ! » (Il y a le loup !), en quelques secondes tout ce monde s’égaillait, direction les demeures toutes proches.
Le contrôle passé, Denise nous avertissait et nous reprenions nos jeux. Elle se repositionnait au même endroit en faisant mine de se promener car le chef d’établissement connaissait le manège.
La Navaggia ne fut jamais prise en défaut, une fierté pour tout le quartier, à ce jeu du chat et de la souris. Il nous fallait bien quelque gloire !
C’est sur cette place que ma grand-mère et sa cousine Jeannette s’étreignaient avec force bises et force pleurs lorsque cette dernière repartait à Marseille, à la fin du mois d’août.
Dieu fortement interpellé était au courant, elles regardaient le ciel en l’implorant de veiller et garantir leurs retrouvailles l’année suivante.
Jeannot, l’époux de Jeannette, s’impatientait dans sa 2CV, très agacé, klaxonnait à plusieurs reprises rapprochées pour interrompre les interminables embrassades. La deudeuche s’énervait, Jeannette lâchait prise. En larmes et en sanglots bruyants, elle pénétrait dans la voiture qui démarrait illico. D’abord cahin-caha , prenait un peu de vitesse dans la petite ligne droite puis disparaissait dans le virage de Pilili, l’avertisseur en goguette pour un dernier aurevoir très appuyé…
C’était la vie de naguère derrière ce pâté de maisons.
Le quartier est quasiment vide aujourd’hui…

Que c’est triste un village sans enfants, heureusement les souvenirs sont là et les petits-enfants qui reviennent aux vacances pour réveiller les vieilles pierres endormies.
J’avais l’impression d’y être AL.
Quel plaisir de se retrouver, déjà au bout du chemin, à jouer au Tour de France, la salopette poussiéreuse.
Avec cette faculté de se retrouver enfant, j’ai l’impression de « pas d’âge » et de recommencer éternellement ma vie 😉