Laissons la politique de côté pour revenir sur les bancs de l’école. Un petit moment de bonheur salutaire pour oublier la chienlit républicaine. J’ai hésité à explorer ce versant car ce qui se passe dans une classe n’intéresse pas grand monde. C’est ma réticence.
Au cours de mes années auprès des enfants en difficulté, j’avais été amené à fréquenter des classes pour observer le comportement des élèves, que je suivais, dans leur milieu scolaire. Une chose m’avais frappé, c’était la difficulté rencontrée par les maîtres et maîtresses pour organiser ce qu’ils appelaient communément « l’expression écrite ». L’apprentissage de l’écrit narratif, descriptif, épistolaire, l’opinion et le sentiment. J’avais remarqué à quel point les enseignants se contorsionnaient pour arracher quelques lignes écrites à force d’encouragements presque pénibles à vivre.
Certains usaient et abusait du « texte libre », croyant qu’il suffit de mettre le mot libre quelque part pour que la liberté soit. Rien n’est plus abusif que de penser à cette liberté-là. Le plus souvent, les enfants étaient perdus dans cette fausse liberté qu’on leur accordait, en réalité, ils se trouvaient face à un vide sidéral. Certains enseignants ne comprenaient pas en affirmant : « pourtant, ils ont tout le choix ». Ils oubliaient de penser qu’ils n’en avaient aucun ou que trop de choix tue le choix. Il n’y a rien de plus terrible que se trouver devant la page blanche de l’écrivain en herbe encore tendre et s’entendre dire : « Allez, écris ce que tu veux, ce qui te passe par la tête, ce qui te fait plaisir… », sans aucun support.
J’avais essayé de leur parler de ce sujet mais ce n’était pas mon rôle en entrant dans leur classe, le temps d’une séquence. Je me suis permis d’en dire quelques mots, de faire des suggestions à ceux que je connaissais bien. Cela leur donnait un surcroît de travail trop contraignant. Alors, j’avais proposé une intervention fantôme de ma part, en prenant toutes les charges supplémentaires pour moi. J’intervenais à distance, sans jamais être présent dans leur classe et m’occupais de tout le suivi. Je leur adressais mes remarques et les pistes de travail qui s’ensuivaient… Une manière de les accompagner un peu puis leur lâcher la main. Il faudrait entrer dans des détails trop longs à expliquer…
Ce même problème s’est présenté à moi, le jour où je me suis trouvé confronté à l’expression écrite dans ma classe de Lévie. J’étais débutant, mais un débutant en fin de carrière avec une grosse expérience de laboratoire derrière lui. N’allez pas imaginer que c’est plus facile car le vrai débutant n’a pas les mêmes attentes, ni les mêmes exigences.
Ces enfants devaient débuter leur apprentissage de l’écrit le plus tôt possible sans que ce soit une corvée, ni un moment pénible à passer. Il fallait passer par le plaisir.
Un soir, à force de me demander « comment déclencher cette envie ? », je pensé à trouver « un effet déclenchant ». Et là, comme si les choses allaient d’elles-mêmes, je me suis mis à dessiner.
Un dessin tout simple au crayon à papier, sans aucune couleur. Quasiment du neutre. Un tronc d’arbre avec deux branches et un trou noir à son sommet. Sous la branche de droite, une chenille pendue à un fil, sur celle de gauche un hibou qui lorgne vers la chenille tremblante. Chatouilleuse, la chenille dit à qui veut bien l’entendre : « Tu crois qu’il m’a vue ? ».
C’est presque plus simple à dessiner qu’à décrire. Voilà mon effet déclenchant. Le lendemain, je donnais un exemplaire de cette feuille à chaque enfant, en leur disant : « Regardez, lisez, coloriez à votre guise, donnez de la vie et répondez à Chatouilleuse si vous le souhaitez ».
Evidemment, l’imaginaire de l’enfant ainsi sollicité, n’a fait qu’un tour, chacun s’est presque livré dans sa nature profonde. Cela allait du « méfie-toi ! » au « Ne t’inquiète pas, il ne t’a pas vue » en passant par tous les états d’âme. C’était le départ d’une longue aventure qui a duré de nombreux mois. Nous avions donné vie à nos deux héros Lulu le hibou et Chatouilleuse la chenille avec tout le potentiel qui s’en suivait : la famille de Lulu qui sortira du trou, Lule la mère, Lulot le peureux, Lulette la timide, lulou le facécieux… ainsi que la métamorphose, de la chenille au papillon en passant par la chrysalide.
Une aventure qui allait se découvrir de manière originale pour chacun, en fonction de sa vision des choses. Rien n’était défini à l’avance hormis la planche de départ.
L’histoire s’articulait autour de ce qui se passait au village. Je présentais à chaque séance un dessin nouveau qui faisait suite au précédent. J’introduisais, de temps en temps, le vécu local pour une respiration plus réaliste. Il y a eu des étapes déterminantes et l’une d’entre-elles allait s’avérer capitale pour relancer l’intérêt.
Un soir, notre village a essuyé une tempête inhabituelle chez nous. Cela m’a donné l’idée de faire disparaître Chatouilleuse (on ne voyait plus que le fil au vent). J’ai présenté un article de presse que j’avais inventé pour l’occasion dont la teneur était, grosso modo, la suivante : « A la suite de la tempête de cette nuit, Chatouilleuse a disparu… » Vous imaginez l’émotion et les sentiments que cela a déclenché sans parler des dégâts collatéraux provoqués par la tempête, également exprimés par les enfants. Trois jours plus tard, la chenille a été retrouvée dans un ravin de San-Gavinu, un village voisin. Le cocon (nouveau stade du moment) a été placé (virtuellement) dans une boîte clouée au tronc avec le nom Chatouilleuse inscrit dessus. C’était une idée des enfants, puisque le fil était rompu… Ils ont même pensé qu’il fallait faire des trous dans la boîte pour éviter l’inondation en cas de pluie.
Chacun poursuivait son histoire en s’exprimant personnellement, seule la trame était collective. Tout était consigné dans un fichier individuel après correction orthographique et grammaticale…
A ce stade, j’ai eu l’idée d’étudier le cycle du papillon en sciences naturelles. A l’issue du cours après quelques séances, j’avais dessiné un papillon jaune orangé en précisant que les parents de Chatouilleuse étaient de cette espèce. Des enfants étaient chargés de trouver le nom (j’avais donné cette mission aux moins dégourdis de la classe qui avaient chacun un soir pour trouver…) La chenille devait devenir un « citron de Provence ».
Au moment de l’éclosion, j’ai dessiné pour la première fois en couleur dans leur histoire : un papillon bleu. J’ai présenté le dessin comme d’habitude sans rien dire de plus. Ce fut la surprise générale, tout le monde s’attendait à un papillon jaune orangé. L’explication n’a pas tardé. Un enfant a déclaré : « lorsqu’on a retrouvé le cocon dans le ravin de San Gavino, ce n’était pas Chatouilleuse ».
L’histoire était relancée et prenait une tournure nouvelle. Qu’est-elle devenue ? Toutes les hypothèses fusaient de l’esprit des enfants, chacun y allait de ses émotions.
Vers la fin de l’année, alors que je ne parvenais plus à terminer l’histoire, j’ai vu sur le trajet qui me conduisait à Porto-Vecchio, de nombreux « citrons de Provence » et cela m’a donné l’idée d’écrire une lettre. C’était Chatouilleuse qui racontait son histoire après m’avoir reconnu. Elle finissait en disant aux enfants qu’elle ne viendrait plus du côté de Lévie, sa vie se déroulait ailleurs, désormais.
Malgré cette dernière lettre, l’aventure avait duré plusieurs mois, Amandine, si mes souvenirs sont exacts, est revenue me voir à plusieurs reprises (je n’étais plus à l’école) et j’ai dû poursuivre l’histoire jusqu’au Noël suivant pour elle et quelques autres. Et notre histoire s’est terminée.
Une anecdote me revient à l’instant, Jacques Antoine, un élève de la classe, s’était mis à crier en sortant de la cantine : « y-a Lulu, y-a Lulu qui vient nous voir ! » C’était un milan royal qui tournoyait au-dessus de l’école, un habitué de l’endroit.
J’ai eu l’occasion d’inclure les différents modes d’écriture pour tenter de les familiariser avec les divers écrits. Tout le monde était en immersion et personne ne se faisait prier pour écrire, bien au contraire le risque était de se faire déborder. J’ai su plus tard, que des parents suivaient l’aventure et attendaient la suite comme les enfants. Pour moi tout était simple, j’étais au cœur de l’histoire. Et à vrai dire ce fut plus difficile de raconter cette histoire aujourd’hui que de la vivre.
Une belle histoire qui me fait encore sourire car j’y pense de temps en temps.
Si après ça, on n’a pas envie de retourner à l’école… C’est que je n’ai rien compris moi non plus.
Jadore ! Cela rappel tellement de bons souvenirs. Si vous en ecrivez d’autre, je serais ravie de les lire. 🙂
une belle façon de faire travailler les enfants certains ont dus etre content de t’avoir comme instituteur