Les devoirs à la maison.

La sempiternelle question revient régulièrement d’actualité : faut-il donner des devoirs à la maison ?

Bien malin qui pourra répondre définitivement à cette énigme pour la simple raison qu’il n’y a pas de réponse satisfaisante et définitive. Satisfaisante aujourd’hui, elle ne le sera plus dans une ou deux décennies. L’école fonctionne ainsi : un cycle plus ou moins long de directivité suivi d’une période de non directivité. Entre ces deux extrêmes, le balancier traversera toutes les nuances, le temps de donner l’impression de faire une découverte pour repartir en sens inverse. Un chassé-croisé entre l’ancien et le moderne, le moderne devenant l’ancien à son tour.

L’exemple de ma scolarité peut servir l’une ou l’autre cause, celle du « oui » comme celle du « non ».

Lorsque j’étais enfant, les devoirs à la maison étaient entrés dans les mœurs, personne ne s’en plaignait – ou timidement – et les parents incapables d’aider leurs enfants se montraient encore plus intraitables. C’était mon cas. Mon père analphabète ne me lâchait pas d’une semelle tant que je ne présentais devoirs accomplis. Il n’y voyait que du feu mais s’intéressait pleinement. Sa sœur chez qui je vivais, n’était jamais allée à l’école. Tous les matins, au plus tard vers cinq heures, elle me réveillait pour que je repasse mes leçons et que je finisse mes devoirs. Elle ne me laissait aucun répit. Evidemment, je n’étais pas un inconditionnel de ce traitement mais je m’y conformais par la force des choses.

La seule personne qui pouvait m’aider un peu, c’était ma mère. Elle m’expliquait les problèmes et les solutions s’avéraient souvent fausses en arrivant en classe. Son mérite était de me tranquilliser puisque le travail, juste ou faux, était fait : le devoir accompli donnait bonne conscience.

Malgré toutes ces bonnes intentions, toutes ces attentions et toutes ces convergences, je n’ai su lire de manière acceptable que vers l’âge de 12 ans avec des séquelles dans ma capacité de lecture. C’était ma mère qui lisait les livres de bibliothèque à ma place, beaucoup trop longs pour moi, qui les résumait oralement et j’en sortais un « condensé écrit » souvent bien éloigné de l’histoire.

On peut presque affirmer, que dans mon cas, les devoirs à la maison n’étaient d’aucune utilité. En revanche, toute cette mobilisation quasi stérile sur le plan des apprentissages me forgeait un état d’esprit, mettant en conscience la difficulté d’une condition familiale. Certes, je ramais mais j’apprenais le combat dans la vie. Toutes mes productions ratées à la maison, loin de me décourager, me forçaient à redoubler d’attention, une fois dans la classe, pour comprendre tous ces errements et rien ne fait mieux comprendre, que passer de l’erreur à la réussite. Partir du faux pour parvenir au juste était un cheminement inédit qui a contribué, j’en suis convaincu, à me former un état d’esprit, une mentalité scientifique. Toutes proportions gardées évidemment. J’ai compris, par exemple, que dans toute approche, il vaut mieux explorer plusieurs pistes plutôt que s’enfermer dans la seule voie qui nous apparait évidente de prime abord. Qu’il est préférable de marquer un temps de doute avant de choisir.

Malgré mes difficultés, je suis devenu, très jeune, aide à domicile. Aide aux devoir vers l’âge de 15 ans. C’est durant cette période que j’ai compris qu’il vaut mieux écouter avant d’intervenir. Comprendre le cheminement erroné pour chercher des pistes adaptées au cas. J’ai rencontré tant d’âmes secourables qui n’écoutent que leur bonne conscience. Une propension à secourir qui pousse à intervenir coûte que coûte sans chercher à comprendre, qui plaque la même manière de procéder avec tous…

Il m’arrive, encore aujourd’hui, lorsque je souhaite comprendre mes erreurs, en informatique par exemple, de dire d’emblée : « Attendez que je vous explique comment je procède et vous comprendrez où sont mes fausses routes… Cela vous évitera de me noyer dans des explications qui ne me concernent pas. » Rien n’empêche, ensuite, d’aller plus loin avec un autre état d’esprit, une autre base.

Je pense réellement que ce mode de pensée vient de ce temps-là : partir à l’école, soulagé d’avoir fait ses devoirs, et se rendre compte que sa mère n’en sait pas plus que soi, ça interpelle puis ça fait réfléchir. Evidemment, on peut verser dans l’attitude inverse : sombrer dans le découragement ou le fatalisme. Comment faire autrement ?  Peut-on intervenir sur tous les recoins de la vie ?   

Les temps ont changé. Si à notre époque, le merveilleux était dans les livres, il est aujourd’hui dans les dessins-animés, les jeux vidéo, la télé. Les centres intérêts ne sont plus les mêmes.

 

Leur devoir commun c’est d’aimer.

 

 

 

Je n’ai enseigné dans une classe que les quatre dernières années de ma carrière et je n’ai jamais donné de devoirs à la maison. Cela a surpris beaucoup de parents et les a même inquiétés, le temps de me connaître mieux. On fournissait beaucoup de travail en classe et cela me paraissait suffisant. Ce n’était pas le fruit d’une mûre réflexion, ça coulait de source d’après ma pratique de la classe. Toutes les fins de semaines, j’écrivais une lettre collective aux parents pour faire le point de nos apprentissages, fournissant au passage quelques « conseils » pour éviter les interventions intempestives ou mal dirigées. Cela passait très bien, on me rappelait à l’ordre, la semaine où je n’avais rien à dire. C’était sympathique et tout le monde se sentait concerné sans avoir l’air d’y toucher. La relation suivie avec les « gens de la maison » remplaçait avantageusement les  « devoirs à la maison ». En douceur et en confiance. Ca se discute aussi.

Il m’arrivait souvent, à l’occasion de thèmes ciblés pour une quinzaine, d’écrire aux parents pour préparer cette période. Il y avait parfois des astuces : travailler en secret, à plusieurs pour aider d’autres enfants… tout était suggéré et non imposé. Certains parents en faisaient plus que leurs enfants. C’était prévisible, connu, pas bien grave et même utile, car ces enfants-là, moins autonomes que d’autres, en tiraient un bénéfice quelque part comme moi naguère. La relation privilégiée primait sur les contenus et je jouais là-dessus pour renforcer tous les liens…

Alors faut-il ou non donner des devoirs à la maison ? Je n’en sais rien. Je peux juste affirmer sans trop de risques de me tromper, que quel que soit le choix, le même problème se reposera des années plus tard… RDV est pris.

Si les arguments avancés sont ceux de l’égalité des chances, c’est pure bêtise. Il m’est arrivé d’écrire au sujet de cette égalité quelques aphorismes nés de mon vécu au cœur des problèmes. En voici quelques-uns :

–          Le pragmatisme et la réalité nous enseignent que le 9 a autant besoin du 1 que le 8 du 2, le 3 du 7… pour faire 10.  Le dogmatisme et la morale semblent ignorer toutes ces écritures pour tendre vers « l’équilibre » 5+5 croyant obtenir un 10 meilleur.

–          Vouloir l’égalité des chances ? C’est plus simple de couper des têtes qui dépassent qu’espérer le fleurissement général.

–          Lorsqu’on soutient plus, on n’égalise pas les chances, on se met en règle avec sa conscience. Mais cela n’interdit pas le soutien.

–          Lorsque l’on parle de chances, on  admet implicitement que l’égalité n’existe pas. Comment une si grande complexité faite de biologique, de sociologique, de psychologique et surmontée de contingence, peut-elle s’accommoder du simple vœu de l’égalité des chances ?

–          Vouloir l’égalité des chances est une vue de l’esprit, une fabrication de la morale qui poussent un homme à exister.

–          La démocratisation de l’école augmente le nombre de candidats, donnant sa chance à chacun, c’est-à-dire l’occasion de s’en sortir mieux. Ceci est une vérité statistique que la morale reprend à son compte en réalisant le sophisme suivant : puisque l’on donne ses chances à chacun, c’est que les chances de tous sont égales.

–           Même l’égalité des moyens ne peut conduire à l’égalité des chances.

–          Parvenir à l’égalité des chances c’est sortir du temps, de l’espace… c’est-à-dire quitter la vie.

Ces pensées ont jalonné ma carrière, elles sont nées au gré de mes humeurs pour, finalement, former une tautologie, c’est-à-dire formuler et reformuler la même idée sous des apparences différentes. C’était mon constat malgré les réussites, pas forcément là où on les attendait. Ce fut une expérience inoubliable de plus de 25 ans à servir les plus faibles.

Cela ne m’a nullement freiné dans la mission qui était la mienne : aider les
enfants en grande difficulté scolaire pour qu’ils aillent au mieux de leurs possibilités. J’étais là pour tenter de comprendre et d’accompagner dans une relation d’humain à humain. Une belle expérience de vie dans ce passage obligé pour quasiment tous les enfants : voilà pourquoi la guerre des devoirs à la maison me semble dérisoire.

 

 

L’Ecole est un totem constamment relooké par les ministres manitous et grands remenie-tout de passage.

On n’arrête pas de faire et se refaire les cornes… malgré les scalps, le totem reste, en attendant son prochain trophée.

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