Ce fut une rencontre digne des choses de la vie. Une rencontre banale. J’étais allé jouer à la pétanque sur le terrain des séniors, c’était un jour de hasard. L’après-midi bien avancée, non loin du crépuscule, Barthélémy prenait un peu de repos assis sur un muret avant de rentrer chez lui. À ses côtés, sa chienne Mendeley à la robe mitigée entre sable et fauve, patientait.
Barth, pour les intimes, me regardait jouer depuis un bon moment et attendit la fin des parties pour m’inviter à m’assoir à côté de lui. Il m’avoua qu’il m’observait depuis quelques jours, qu’il s’était enquis de mon identité auprès de ceux qui me connaissaient. Nous avons conversé un bon bout de temps.
Dès ce premier soir, l’affaire était pliée, peut-être m’avait-il sondé depuis quelques jours sans se manifester…
Barthélémy Lambertini était corse comme moi, originaire de la Castagniccia. D’emblée il me vouât une amitié sans bornes. Nous avions parlé une petite heure seulement et cela me surprit que l’on porte confiance à quelqu’un en si peu de temps et si courte conversation. J’avoue que je fus surpris, un peu gêné aussi. On ne savait rien de nos histoires respectives.
En fin de semaine, nous étions invités Annie et moi à dîner chez lui. A voir son intérieur, l’homme avait bien réussi sa vie. C’était la première fois que je fréquentais un milieu très aisé, de quelques étages au-dessus de ma condition. Pourtant, je sentais que Barth retrouvait avec moi un comportement nustrale (de chez nous). J’avais l’impression que nous nous connaissions de longue date et que nos relations avaient la simplicité de nos villages, de nos quartiers et ma gêne s’évanouissait progressivement. Son épouse Zinette, une femme à la hauteur de notre complicité bien qu’elle fût dirigeante d’un compartiment important des Galeries Lafayette. Elle nous regardait tous les deux en silence, sans jamais se mêler à nos conversations nostalgiques et lorsque Barth s’éclipsait quelques minutes, elle en profitait pour me dire qu’il me considérait comme un fils. Déjà.
Il était protecteur à mon égard alors que je n’avais nullement besoin de protection. Lorsqu’il m’arrivait, dans des moments d’égarement, de me montrer maladroit ou de dire des bêtises indéfendables devant une assemblée de boulistes, il prenait ma défense contre tout le monde. Même insupportable, j’étais intouchable. Je n’avais jamais connu une telle amitié inconditionnelle, je ne comprenais pas pourquoi et résumais l’affaire à « Parce que c’était lui et parce que c’était moi. » Je ne voyais pas d’autre explication.
Barthélémy dirigeait une maison d’édition à Londres, il était retraité de fraîche date lorsque je l’ai connu. Il vivait dans un autre monde, j’évitais de me trouver en compagnie de ses hôtes habituels du showbiz. Je fuyais ces relations, ne me sentant pas très à l’aise. Il finit par me piéger, un jour. Il rêvait d’une telle rencontre.
Un matin, sous un prétexte fallacieux, Barth me téléphona pour me donner rendez-vous chez lui vers treize heures. Le moment n’était pas suspect. En arrivant à la minute précise, je me suis retrouvé devant une tablée de gens costumés, « empapillonnés », parlant et riant très fort. Je fus présenté sur le champ en grandes pompes, affublé du titre de professeur de psychologie. Il y avait là, des compositeurs connus, des paroliers, des arrangeurs dont un l’avait été pour des musiques de Johnny Hallyday… Il me les présentait, un par un, mais je n’entendais rien, j’étais perdu entre paroles et musiques. Titres et compétences m’échappaient totalement. Si j’avais dû subir une interrogation écrite quelques minutes plus tard pour résumer cette rencontre j’aurais récolté une bulle. J’en voulais terriblement à mon ami de m’avoir plongé dans un tel embarras. A côté de lui, une assiette et un verre m’attendaient pour que je prenne le dessert avec eux. Une « invitation » bien préparée, il savait que je ne viendrais pas s’il m’avait informé autrement. Barth était aux anges en me faisant découvrir ses anciens collaborateurs et me présentant à eux. Une fois tout ce beau monde parti, je lui demandai pourquoi il m’avait présenté ainsi, de manière ronflante : « Laisse-moi faire, tu le mérites, tu crois qu’ils sont mieux que toi ? » J’avais compris… c’était son envie, j’étais son ami.
Une année, avant mon départ en Corse pour les vacances, Barthélémy était mal. Je le savais en fin de vie. Je suis allé le saluer avant de partir. Il était dans son lit, dès qu’il m’a vu, ses yeux se sont exorbités. Il avait un regard profond qui ne me quittait plus. D’une voix très forte et affirmée, il appela son épouse et lui ordonna de me donner de l’argent. Nous jouions ensemble à des jeux de hasard, nous étions fin juin, Zinette me donna de quoi jouer jusqu’au mois de février. Je n’ai pas pu refuser, elle savait sa fin proche et souhaitait que je garde ce lien encore quelques temps.
Le jour de ses funérailles, je rentrais de Corse, je m’y suis rendu incognito, j’étais perdu dans la foule. A la faveur d’un mouvement parmi les gens, sa femme qui se trouvait assez loin, m’aperçut, me prit par la main et me dit : « Vous allez rester à côté de moi ». En entrant dans la chapelle pour gagner le premier rang, j’ai été saisi par une musique. Je connaissais cet air et cherchais à savoir d’où venait le chant : Pascal et Dominique, les deux frères jumeaux de Barthélémy se trouvaient dans un coin de l’église et chantaient, s’accompagnant à la guitare, « Paisanu o Paisanu… tu resteras toujours des nôtres… » Une chanson de chez nous importée de si loin.
J’étais transporté de Versailles à Piubbeta son petit village natal perdu dans la Castagniccia. Des images défilaient dans ma tête. Bercé par la musique, téléporté dans notre île, je déambulais avec lui parmi les châtaigniers qui perdaient leurs feuilles. Les sangliers piétinaient les bogues béantes tombées de la dernière nuit pour libérer le fruit et actionnaient leurs mâchoires puissantes écrasant les marrons. La promesse d’un bon figatellu que Barth me ramenait de ses voyages au village. Quelques champignons moussus embaumaient de leur parfum humide, et l’amanite des César, très présente dans le coin, dénonçait la tue-mouche en arborant son orange éclatant, sans taches et sans écailles blanchâtres.
Nous étions si loin et si proches encore. Je vagabondais avec lui dans un endroit que je ne connaissais pas, dont il me parlait si souvent.
C’était notre dernière promenade dans nos sous-bois lorsque débuta la musique de la Chanson de Lara, sa préférée qui dura le temps des condoléances. Nous étions repartis par-delà les nuages, survolant des paysages neigeux dans une sorte de nostalgie et de douceur infinies. J’ai voyagé avec lui, ignorant le monde qui m’entourait puis la musique cessa et Barth me lâcha la main :
« Va, la vie est belle… regarde, parle, souris mais souviens-toi du temps, ce temps qui voyage sans répit, sans soupir, et puis un jour, il t’abandonne là, sans le moindre état d’âme. »
Bien des années ont passé et Barth sait aujourd’hui, ce qu’il en est de l’après vie. Peut-être, mais nous sommes interdits de communication.
Je le vois qui voudrait me dire encore…ou alors, hilare, amusé, patient… Quelle chance ou quel dommage de ne savoir l’énigme qu’après la vie finie ! (?)
Peut-être aussi, là-bas, le temps n’a-t-il plus de sens et le silence de la mort qui ne nous apprend rien, annonce-t-il le néant ?
En attendant de savoir, à mon tour, je savoure toute rencontre qui se présente à moi… Rencontre , est possiblement la promesse d’une belle aventure.
Ha oui, j’ai tout de suite pensé à la chanson en voyant le titre.
Vous m’avez fait monter les larmes aux yeux, bel hommage, l’amitié est si rare et si précieuse à ce niveau.