La présence de psychologues dans les écoles fut progressive. Les tout premiers furent des instits défroqués, formés à la va vite pour, presque essentiellement, faire passer des tests de QI (Le Binet Simon ou Echelle Métrique d’Intelligence) dans le but d’effectuer des orientations. La génération des psys au parcours universitaire, les praticiens cliniciens (étude de cas) fut plus tardive et encore plus tardive fut celle des systémiques. Les cliniciens s’intéressaient à l’étude individuelle, les systémiques analysaient les réseaux de communication autour de l’enfant (famille, école et divers intervenants).
Dès l’avènement des cliniciens, on eut l’impression que la nouvelle fonction avait créé la demande. Jusque-là, chacun dans sa classe s’accommodait de ses cas, dits difficiles. Ces derniers devinrent insupportables à partir du moment où le psychologue fraîchement sorti de l’université pouvait intervenir (Les dames étaient nettement plus nombreuses que les hommes). La venue des spéléologues de l’âme était très attendue jusqu’à l’exaspération lorsque les délais s’éternisaient. J’ai assisté de près à ces attentes de délivrance qui s’achevaient parfois sur d’autres exaspérations.
Je me souviens d’une institutrice très demandeuse qui commençait à désespérer. Tel un évêque en visite dans une paroisse pour rassurer et bénir ses ouailles, le psy se présenta enfin…
Voici le récit de l’histoire qui se déroula à peu près comme ceci :
Un jour, après maints et maints appels au secours, une maîtresse vit arriver avec un profond soulagement, un psychologue scolaire. Il fut presque accueilli en grandes pompes. Seul, lui manquait un accoutrement original pour afficher son aura.

La maîtresse l’imaginait déjà se déplaçant parmi les élèves, une auréole au-dessus de la tête, distribuant généreusement son eau bénite par de larges gestes calculés. Les visages des enfants s’illuminaient, et sous ce nouvel éclairage, la maîtresse au sourire béat, les yeux dans le vague, se voyait entourée d’anges.
Elle allait enfin connaître la vraie face des choses et cela la réjouissait à l’idée que ce missionnaire providentiel, lui dicterait la bonne parole, celle qui vise juste et sauve les enfants.
C’est alors qu’une goutte d’eau bénite égarée s’écrasa sur son œil et la réveilla. Le psychologue était encore là, sans nimbe mais bien décidé à élucider les problèmes de certains enfants.
Il « prit » un élève et partit vers une salle disponible.
(Souvent les entretiens et mêmes les rééducations se tenaient dans des coins disponibles, couloir et cantine comprise. La fonction était nouvelle, il fallait trouver une petite place sur le champ)
L’enseignante les regardait s’éloigner voyant déjà des ailes qui poussaient dans le dos de l’enfant.
Peut-être que ce passage devant l’Eternel, celui à qui rien n’échappe, allait remettre l’enfant dans le droit chemin sans qu’il ait un « Notre Père » ni un « Je vous salue » à débourser.
Après une longue attente, les voilà qui reviennent avec un large sourire aux lèvres. La maîtresse pensa aussitôt « C’est gagné ».
– Alors ça s’est bien passé ? Demanda-t-elle.
– Oui, très bien.
– Et alors ?
– Alors quoi ?
– Ben, qu’en pensez-vous ?
– Ecoutez, je vais m’occuper de ça…
– C’est bien, mais puis-je savoir quelque chose qui m’aiderait à voir clair ?
– Ecoutez… Et le psychologue prononça quelques banalités largement connues, en d’autres termes, par la maîtresse. Intriguée et bien revenue sur terre, cette dernière comprit qu’elle avait tant attendu pour ne rien apprendre qu’elle ne sut déjà… et que jamais, elle n’accèderait au secret des dieux.
Le dieu de l’âme s’envola vers son royaume où sont emmagasinés et gardés secrets tous les maux des enfants. La maîtresse le regarda une dernière fois en souriant et disant : « Alleluia ! Alleluia ! » alors qu’elle mourait d’envie de lui crier « Vade retro Satanas ! »
J’étais au cœur des problèmes et ce récit me parait bien résumer la situation du moment. C’était l’attente qui créait ce climat mystérieux presque mystique. Le peu de renseignements que l’enseignant récoltait le laissait pour le moins dubitatif et plus souvent dépité.
Il vivait la situation comme un mépris.
C’était au début, il y a fort longtemps, sans doute les choses ont bien changé… depuis ces temps reculés. (?)