La réputation.

On se fait tous une réputation. Je n’ai pas échappé à la règle.
Elle était plutôt bonne et quand vous êtes catalogué ainsi, à tort ou à raison, il en reste toujours un peu de bénéfice même si, un jour, votre image s’en trouve vaguement écornée.

J’avais la réputation de bien analyser le cas d’enfants en difficulté et de les accompagner en obtenant des résultats, même avec ceux qui semblaient désespérés.
Je ne perdais pas le sens du relatif, il me permettait de surfer sur sa vague comme une bouée de sauvetage… Mieux vaut rester prudent.
Un centre spécialisé totalement étranger à mon secteur m’envoyait quelques enfants en observation afin d’avoir un avis extérieur à l’institution. Je leur proposais des pistes de travail, destinées, à priori, à améliorer les choses. Souvent, on me demandait de faire un bout de chemin avec l’enfant, pensant que la délocalisation et une autre tête, moins familière, joueraient un rôle intéressant.  
Il m’est arrivé de suivre avec bonheur certains enfants ayant échoué avec un accompagnement assez lourd entre psys cliniciens, systémiques et psychiatres. Ces rencontres étaient fort enrichissantes et n’avaient strictement rien à voir avec mon travail qui consistait, avant tout, à déjouer les failles pédagogiques. Cela me conduisait à chercher des démarches inédites, personnalisées, pour rattraper un peu de retard scolaire.

Avec ces enfants non scolarisés, les objectifs n’étaient pas clairs, ils se profilaient en cours de route, pour se donner bonne conscience, me semblait-il, lorsque l’horizon demeurait bien sombre.
Ces objectifs fluctuaient en fonction de ce que l’on appelle la progression. Nous naviguions à vue, même pas à la corne de brume. Cela ressemblait à de la recherche fondamentale : on cherchait sans savoir quoi exactement. L’essentiel consistait à ne pas déranger davantage ces enfants qui étaient dans « l’échec » sans le savoir.
Le but avoué était d’établir une relation « normale » puis d’engager quelques avancées scolaires justifiant ainsi leur passage dans l’école. Du symbolique mais rien de transcendant pour qui peut peu..
Se trouver face à l’impalpable et au flou pouvait s’avérer très déstabilisant, certains de mes collègues refusaient catégoriquement de participer à ces interventions sans cadre bien défini. Devant l’inconnu que définir ? Emboîter le pas et accompagner pour comprendre en cours de route, semblait la seule voie envisageable.

Même si cela fait plaisir, il n’est pas toujours facile d’être à la hauteur d’une réputation, bien plus relative que les compétences dont on vous affuble.

J’étais tranquille chez moi, c’était un samedi après-midi lorsque quelqu’un sonna à ma porte. Devant moi, un grand monsieur près du mètre quatre-vingt-dix, papillonné, allure de notaire, en tous cas de notable redescendu sur terre. Il avait de la prestance, une certaine classe, diraient d’aucuns. L’homme « avait vécu », ça sautait aux yeux. Une personne probablement habituée à prendre de la hauteur et qui revenait aux fondamentaux parce que son cœur était touché.

Il tenait dans ses bras un petit enfant, l’air effarouché, l’œil inquiet et humide. D’abord sans dire un mot, ce visiblement papi, me tendit l’enfant à bout de bras puis se décida à parler : « Regardez ses yeux, cet enfant n’a rien, je suis sûr que vous pouvez le sauver ». J’étais un peu abasourdi, je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Le pape qui descend de sa papamobile pour aller vers la foule sait qu’on lui tendra des enfants pour qu’il les embrasse, qu’il leur fasse un signe de croix sur le front, moi, je n’ai pas ce pouvoir. Je n’étais pas préparé à cela. Cette personne âgée était en détresse et l’enfant l’exprimait très fort avec lui. Une sorte de communion les unissait pour communiquer le même désarroi. L’effet de surprise passé, je me suis douté qu’il s’agissait d’un cas d’autisme et cela ne faisait pas partie de mes compétences. En outre, je ne pratiquais pas une profession libérale. J’avais suivi quelques enfants présentant ce profil, jamais annoncés comme tels pour ne point effaroucher les bonnes volontés. J’avoue que parfois, j’ai eu l’impression qu’on taisait un lourd passif afin de soulager l’institution à court de solutions, presque à bout souffle, alors qu’une relation de confiance était censée entourer notre collaboration. C’était une manière de ne pas m’effrayer…cela frisait la manipulation.

Sans même que j’eus le temps de réagir, l’homme me supplia de faire quelque chose en m’expliquant que les parents de cet enfant étaient médecins spécialistes tous les deux, l’un gynécologue et l’autre anesthésiste. C’en était trop pour moi. Beaucoup trop.

J’ai pris le temps de parler avec ce grand-père pour le ramener au calme, lui expliquer qu’il n’était pas possible d’intervenir de la sorte comme si j’avais la science infuse. La discussion s’est achevée après quelques minutes sur une mise au clair quant à mes attributions et mes compétences. Il comprenait mais pris dans un tourbillon, il courait après le miracle comme on part en pèlerinage dans une grotte célèbre.
Ce qui demandait beaucoup de temps, de patience et certainement beaucoup d’amour devenait urgent pour cet homme habitué à la réussite. Probablement sûr de lui toute sa vie passée, il se trouvait face à une fragilité qui lui était étrangère jusque-là. Déstabilisé, visiblement, d’avoir toujours vécu dans le rêve. Il était touché dans son âme de grand-père par les choses de la vie.

Bien avant cette rencontre, j’avais écrit un texte qui s’intitulait « Au secours grand-mère, au secours grand-père ». Ce jour-là, j’ai compris qu’il fallait que je creuse davantage dans ce sens. Dès lors, il m’arrivait de recevoir des grands-parents lorsque les parents fuyaient leurs responsabilités. C’était une manière de faire participer la sphère familiale. Je veillais, évidemment, à ce que les parents reviennent dans le « jeu » mais je comptais beaucoup sur cet « en attendant ». 

Dans des cas de simple réajustement pédagogique, les papis et les mamies s’avéraient très efficaces grâce à leur recul, leur amour et leur lucidité. Une aide précieuse sans laquelle toute avancée aurait été freinée.

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