J’ai fait de belles rencontres dans ma vie. Des rencontres surprenantes aussi, parfois déstabilisantes.
Ce fut le cas avec Acindo. Un garçon de onze ans devenu mutique à l’âge de six ans. Hors du circuit scolaire normal, il était suivi dans une structure spécialisée, des pédopsychiatres cherchaient à comprendre son cas.
Un jour, on me demanda de le suivre un peu. Il m’arrivait de recevoir des enfants en observation pendant une période limitée qui s’étalait de trois à six mois. Généralement pour une observation dans le but de proposer à l’équipe de la structure spécialisée des pistes de travail. L’usure des cas qui n’avançaient plus était la motivation première afin de dépayser, changer d’air pour « soignants et soignés ». Je portais un regard neuf, supposé donner un avis détaché puisqu’on ne se côtoyait pas au quotidien. Ces enfants hors de mon secteur attitré, venaient d’une autre ville, en taxi, deux fois par semaine.
Le cas d’Acindo était très particulier, jamais rencontré et déroutant. Cela faisait des années qu’il fréquentait le centre médico-psycho-pédagogique sans grand succès. Aucune progression significative, le statu quo permanent, un surplace désolant, les intervenants étaient usés. J’avais présumé qu’il venait chez moi pour les soulager un peu, plus que dans l’espoir de trouver une solution à sa problématique.
Dès notre première rencontre, il se comporta bizarrement, poussant la porte avec le pied, la refermant rageusement avec le talon. Il me fixa droit dans les yeux et aucun mot ne sortit de sa bouche. Le ton était donné, c’était une rencontre inédite, je plongeais d’emblée dans une perplexité profonde.
Toutes les séances commençaient de la même manière comme si nous étions de parfaits inconnus, l’un pour l’autre, à chaque fois.
Le jeune garçon apparaissait en aboyant au lieu de parler et se comportait comme un chien. Un cas jamais rencontré, à découvrir et comprendre sans aucune arme pédagogique ni psychologique pour faire face. Rien, pas de passé dans cette approche, aucune référence, aucun point d’appui. Rien dans les livres, rien dans l’observation de faits similaires. C’était l’aventure totale à chaque séance, un suivi routinier qui ne menait à rien, sinon à épaissir davantage l’énigme. Tenir le plus longtemps possible en visant une éventuelle ouverture, une faille dans sa carapace devenait un chalenge sans certitude ni perspective d’avenir. Un flou total à épouvanter le plus serein d’entre nous.
Lorsqu’il se mettait dans la peau d’un pitbull, impossible de l’arrêter. Il saccageait ma salle, plus rien ne restait sur une table. La solitude absolue m’envahissait, surpris par ce comportement soudain, je ne comprenais pas ce qui motivait une telle tornade. Était-ce à mon endroit, contre l’institution ou contre la terre entière ? Impossible de comprendre son comportement. Je n’étais pas la cible mais le témoin d’une souffrance qui s’exprimait en ma présence, je servais d’exutoire.
Je n’étais pas un psychothérapeute détaché, placé en distance pour se protéger, c’était clair. J’avais l’impression qu’il avait trouvé l’endroit pour jouer à la baballe, avec la bonne personne à l’écoute ou du moins en éveil sur ses appels au secours…
Je m’étais engagé pour une période d’observation qui me paraissait difficile à tenir au fil des séances. Ces dernières se poursuivaient au rythme des aboiements et des déchainements incompréhensibles.
Avant d’arriver dans ma salle, comme en repartant, l’enfant ne laissait rien transparaître de son problème, il était calme, docile, personne ne pouvait imaginer son comportement lors des séances.
Je ne connaissais rien de son histoire. C’était une initiative personnelle. Avec ces cas, très particuliers, je préférais ne rien savoir pour ne pas être influencé dans ma démarche, mon observation et mon écoute.
Quelques mois ont passé sans que rien n’évolue. Un comportement invariable.
J’avais remarqué que les chiens qu’il trimballait dans sa musette pour qu’ils voyagent incognito – personne ne se doutait de rien – changeaient à chaque séance. Jamais le même clébard n’était présent deux fois, consécutives ou non, dans ma salle. Cela m’avait intrigué. L’animal lui servait de médiateur. C’est à travers lui qu’il essayait de converser avec moi et se trouvait des excuses s’il s’exprimait de manière incompréhensible. Ce n’était pas de sa faute, le chien en subissait les conséquences et recevait des roustes punitives mémorables pour son parler « charabié ».
N’observant aucune progression, je commençais à culpabiliser, ces séances inutiles devenaient insupportables. J’avais l’impression d’un gâchis monumental alors que j’aurais pu venir en aide à un enfant en difficulté mieux cernée.
Un jour de lumière, j’eus la bonne idée de lui présenter une feuille blanche pour lui demander de dessiner ce qu’étaient devenus ses chiens qui ne venaient plus chez moi.
Acindo dessina un cimetière très fourni en croix et sépultures. A ma demande, il désigna l’endroit où chaque chien était enterré. Visiblement, il évitait de dévoiler, au beau milieu de la page, celui qui gisait sous un gros tas de pierres surmonté d’une croix plus grande que les autres.
C’est à ce moment précis, après avoir passé en revue toutes les tombes, qu’il me regarda intensément dans les yeux. Des grosses larmes coulaient sur ses joues, il était au bord de l’explosion que j’imaginais, à son regard, plus terrible que celles habituelles.
Je lui proposai de l’aider à soulever chaque pierre pour découvrir qui reposait sous ce tas de gravats. Son émotion était trop forte, je dus mettre un terme à la séance.
Trois jours plus tard, il se présenta avec une grande photo de famille placée dans sa musette désertée par les chiens. Il la posa sous mes yeux et déclara sans aucune hésitation : Voilà papa, maman, tonton, tata, mon frère…
Il partit en sanglots…
Je compris qu’il s’était passé quelque chose avec son petit frère.
Sans m’en douter, je venais de trancher le nœud gordien de son problème.
J’ai su un peu plus tard que son petit frère avait été renversé par une voiture sous ses yeux et était décédé sur le coup. Ce jour-là, à l’âge de six ans, Acindo perdit l’usage de la parole.
Un blocage qui dura plusieurs années.
Cet accompagnement que l’on nommait rééducation fut le plus difficile à vivre de toute ma carrière. J’avais le sentiment de voyager constamment dans l’inconnu, dans l’incertitude absolue. Tout s’est joué dans ma salle.
Calme et frisant l’indifférence hors d’ici pour masquer sa problématique, il déversait chez moi toute la violence contenue dans sa survie ailleurs. Je traversais des périodes de solitude absolue, je ne maîtrisais rien, j’avançais avec lui à tâtons en ayant l’impression d’un perpétuel surplace. Je ne comprenais rien, tout m’échappait et parfois je me sentais en danger face à ses réactions violentes, imprévisibles. J’avais compris qu’il s’en prenait à ses chiens qui lui servaient de porte-parole dans ses tentatives de communication. Aucun ne parvenait à s’exprimer correctement lorsque caché derrière ses peluches, il tentait quelques mots. A cause des échecs répétés, les chiens disparaissaient, un autre prenait la place pour une nouvelle tentative comme s’il essayait de nouvelles cordes vocales à chaque fois. Il en a fait une consommation incroyable.
Dans ses moments de furie contre l’animal en peluche, il parvenait à lâcher quelques mots identifiables. Je le maintenais dans sa colère, le poussant à corriger et gronder le chien. J’arrivais à en tirer des lambeaux de phrases avec l’espoir d’un déblocage soudain.
Après chaque tempête, le calme revenait, l’enfant obligeait le chien du jour à tout ramasser avec ses pattes qu’il dirigeait avec ses mains. C’était la fin de la séance, de la sorte il remettait tout en place.
Ce fut une éclatante victoire, j’étais épuisé.
On me proposa un autre objectif, lui apprendre à lire.
J’ai refusé, j’étais celui qui l’avait aidé à retrouver la parole, il fallait que quelqu’un d’autre prenne le relais.
Depuis ce jour, je n’ai plus cherché à savoir ce qu’il était devenu. On s’occupait de lui dans la ville de son centre éducatif. Notre expérience avait duré moins de cinq mois à raison de deux séances par semaine.
Je l’ai revu deux ans plus tard dans sa ville de Saint Cyr l’Ecole. J’étais engagé dans un concours de pétanque, il me regardait jouer, adossé à un arbre. Je suis allé le saluer.
De la plus simple et belle des manières, il m’a félicité avec le sourire : « Tu joues bien aux boules ! » J’étais le plus heureux du monde, non pour son compliment mais de savoir qu’il parlait désormais.
Je n’ai jamais cherché à en savoir davantage.
Ma mission terminée, chacun devait reprendre son chemin…
Parvenu au bout de ce récit, je viens de me rendre compte que j’ai éprouvé la plus grande difficulté à l’écrire. J’ai eu l’impression d’une lourdeur extrême comme si la douleur de cette expérience se répétait à travers la rédaction de ces lignes. L’impression de vivre une deuxième fois le même calvaire.
A reblogué ceci sur Les choses de la vieet a ajouté:
Un dernier portrait pour vous mettre l’eau à la bouche. J’ai l’intention de publier ces rencontres dans un recueil . Si vous avez un avis, cela m’intéresse.
Et c’est bien pour cela que ce que vous écrivez est si prenant, on ressent toutes vos détresses, vos découragements, vos doutes et vos joies.
Excellente décision de publier, je serai parmi vos premières clientes 🙂
Moi aussi (mais priorité aux dames quand même!)
Pour quelqu’un qui ne lit pas, il m’a semblé saugrenu de songer à un ouvrage.
Là, il s’agit d’un témoignage qui peut être utile à des enseignants en engageant un autre regard sur les enfants en détresse.
Il y toujours à gagner en prenant un peu de recul et chercher à comprendre.
Pour les autres aussi, il y a matière à réflexion.
Je vais essayer Al, non en passant par un éditeur, c’est trop compliqué, mais par un autre canal en espérant obtenir une diffusion raisonnable…
Merci Al, bonne soirée 🙂
Un recueil ? Quelle excellente idée !
Merci pour l’encouragement.
Bonne soirée 🙂
Le plus poignant de tous ces témoignages ……. Se sentir impuissant devant la détresse est très déstabilisant ! et que dire de ces enfants et de leurs souffrances ?
Le bonheur d’une petite (ou grande) réussite n’enlève pas le reliquat d’angoisse rétrospective.
Connaissez-vous Max-Louis (« Iotop » sur les blogs) ? je ne sais plus…. mais il a récemment publié un recueil de textes en ne suivant pas la filière des éditeurs. Peut-être pourrait-il vous renseigner.
C’est une belle chose de coucher sur le papier des épisodes sortis de nos souvenirs, et c’est un bon exutoire pour éliminer les résidus des ressentis les plus pesants….. en se relisant « de l’extérieur »
Je me suis déjà renseigné, je vais essayer de boucler rapidement, quelqu’un va s’en occuper.
Merci.