I morti. (Le jour des morts.)

Le jour des morts est sans doute le jour des vivants. C’est à cette occasion que l’on rencontre des amis d’enfance, des voisins de quartier dans les jeunes années comme cela arrive souvent lors de funérailles.

Dans les allées du cimetière, on se souvient et on se rencontre. On dirait presque que ce jour a été inventé pour les retrouvailles. Il n’est pas rare d’entendre, à côté d’une croix : « Mi Ti n’inveni… ? » (Tu t’en souviens ?), une expression mille fois soufflée, suivie d’une anecdote restée enfouie au fond de la mémoire et qui ressurgit à cette occasion. Un défunt revient à la vie le temps d’une petite histoire et puis quelques éclats de rires : « Imbèèè ! Era u beddu tempu, era bravu… »  (C’était le bon temps, il était gentil…)

Le cimetière du village vu de très loin…

Si les tombes ont des oreilles, ça doit sourire sous les chrysanthèmes et ça doit papoter durant la nuit des morts à la lueur des bougies !

Je me souviens, lorsque nous étions enfants, pour éviter que les bougies s’éteignent sous la pluie ou sous les rafales de vent, nous construisions des maisonnettes au pied des croix. Généralement, nous choisissions des tuiles plates ou des romanes pour les parois et celles à cuisse* ou à canal pour le toit. Nous faisions des essais, nous sondions le vent en mouillant l’index afin de bien colmater l’endroit qui s’offrait aux courants d’air. Si le temps n’était pas trop pluvieux durant l’exécution de nos petites constructions, nous nous attardions, nous embellissions nos abris avec de la mousse bien humide en nous assurant que toute partie inflammable resterait hors de portée de la bougie. Nous allions voir les réalisations des uns et des autres et chacun restait prostré un instant devant la croix d’une grand-mère ou d’un grand-père en s’imaginant accroupi dans la cachette illuminée. Cela nous donnait l’impression de nous blottir contre celle ou celui qui nous avait tant chéri.

A la nuit tombée, la nécropole devenait mégapole. Une ville semblait s’être érigée durant la journée et les milliers de lumières donnaient vie à tout le cimetière. Des lueurs blafardes tremblaient sur les tombes, on s’imaginait en taxi ou en calèche vadrouillant dans des rues ou des ruelles étroites, visitant chaque sépulture de gens que nous avions connus. En levant les yeux au ciel, il était presque impossible de voir les étoiles tant toutes ces lumières nous éblouissaient de près.

Certaines années, la pluie battante et le vent frisquet rendaient la fréquentation nocturne moins fournie. Seuls quelques courageux ou quelques inconditionnels de la visite post vespérale passaient à la hâte, en canadienne ou bâchés d’un imperméable. On se reconnaissait à peine, on se saluait à la va vite, parfois, parcourus par le frisson si nous devions aller plus profondément dans le cimetière. Une glissade sur l’herbe mouillée, un coup de vent soudain qui agitait le petit cyprès, comme une menace, instantanément nous imaginions un fantôme courroucé. Il nous intimait l’ordre gestuel de quitter le lieu sur le champ. C’est ce que nous faisions après bonne dose de frissons de peur, de froid et d’humidité mêlés. Dans ces moments riches en émotions, toutes nos sensations étaient en alerte et imprimaient au fond de nos entrailles des moments à revivre plus tard dans un autre souvenir.

Certains ont de l’humour, est-il en train de pousser ou de s’enfoncer ?

C’est en visitant nos défunts que nous célébrions la vie.  

*Tuiles à cuisse= Tuiles construites sur place le plus souvent. La plaque trouvait sa courbure lorsque l’ouvrier l’incurvait sur sa cuisse. De tailles différentes, courbures plus ou moins évasées, calquées sur le modèle du façonneur, large ou petite cuisse…

Sous un autre angle, le local de Pierre le fleuriste. (Lévie)

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