J’étais un enfant de cœur modèle et assidu. Ma tante avec qui je vivais une grande partie de l’année, pour l’assister puisqu’elle demeurait seule, était une sacristine inoxydable et attitrée de longue date. Elle avait pris la suite de ses parents, mes aïeux. Très branchée sur le Bon Dieu, elle conversait avec lui une bonne partie de la nuit. Je dormais dans la même chambre et j’entendais sa conversation menée à voix haute. Insomniaque et sans comprimé pour dormir, elle passait ses heures nocturnes à dire au Divin tous ses travers de la journée, en le suppliant de la laisser en vie au moins jusqu’au lever du jour. On aurait dit qu’ils étaient familiers, qu’elle le connaissait par cœur plus que de visu bien évidemment. Ses supplications marchaient à tous les coups, dès l’aube elle était debout et toute pimpante, totalement requinquée pour une bonne tournée des télégrammes. C’était elle qui distribuait les petits bleus au village. Jamais collés pour masquer le message, elle ne risquait pas d’en connaitre la teneur puisqu’elle était analphabète. Il suffisait de lui indiquer la famille destinataire, elle s’y rendait illico pour vingt centimes de francs le voyage. Elle faisait des journées pour une poignée de centimes, souvent pour des clopinettes, juste pour faire circuler le sang dans ses jambes lourdes et enflées.
Je la suivais au cinéma dont elle était l’ouvreuse, jeudis et dimanches, et tous les jours à la messe. Toutes les messes, des matinales aux neuvaines et rosaires. Vous imaginez aisément que je connaissais tous les rites de l’église, le déroulement des offices aussi, par habitude et formation continue.

Mes parents étaient croyants mais pas pratiquants. Maman ne mettait jamais les pieds à l’église et papa était de tous les enterrements puisqu’il portait les cercueils et tenait le sac à soufflet destiné aux offrandes sonnantes et trébuchantes lors de la procession du Vendredi Saint. Et c’est tout.
Un jour, mon père me dit : « Tu es de toutes les processions et tu ne ramènes jamais une fleur à la maison. » Une fleur bénite évidemment, abondamment arrosée par le prêtre avec son aspersoir de bénitier. C’était vrai et cela m’avait interpellé. J’avais bien enregistré. Quelques jours plus tard, c’était la procession de Saint Antoine de Padoue, l’occasion de sortir la statue dans les rues du village. Je m’étais posté tout près du socle porteur et durant tout le parcours, je n’ai pas quitté le saint d’une semelle. De la sorte, je comptais me trouver à ses pieds à côté du reposoir, une fois rentré à l’église. Je lorgnais les lis blancs qu’on appelle fleurs de saint Antoine chez nous, j’avais même repéré une belle tige avec trois fleurs bien épanouies. Je n’attendais plus que « l’amen » final après les coups d’encensoirs destinés à enfumer le saint et embaumer d’encens tout l’environnement.

D’ordinaire, dès le rituel terminé, les fidèles se bousculent pour attraper une fleur. Je n’avais jamais osé me mêler à ces bousculades et c’était le reproche de mes parents. Ce jour-là, j’étais à portée de socle garni de fleurs, je n’avais qu’à tendre la main pour me servir. Je reçus illico une gifle magistrale sur l’oreille puisque la claque venait de derrière et une voix impérative me signifia de lâcher prise. Généralement, dans ces moments-là, chez nous, on entend « Poni l’ossu ! » (Lâche l’os !) Une expression qui renforce la vexation. Vous imaginez ma surprise et mon retour bredouille à la maison. J’avais fait une promesse et me voilà penaud, sans rien dans la main. Quasiment une honte pour moi.
Ce fut une sainte claque magistrale qui fit tressauter tous mes neurones, associée désormais à Saint Antoine de pas doux qui n’y était pour rien. Après tous les « Je vous salue et Notre Père » récités pour des prunes puisque j’avais avoué avoir volé des cerises hors saison- que je n’avais pas volées, je voulais m’accuser de quelque chose au confessionnal alors que je ne voyais pas de péché encore frais de la semaine- j’eus la révélation inverse d’une croyance.
- Bon sang ! Qu’ai-je fais au Bon Dieu pour mériter ça !
Je vous assure que cela vous révolte et que l’effet de surprise est sonnant comme un bourdon (Cloche au son le plus grave).
Depuis ce jour, j’ai viré de bord, j’ai commencé à philosopher. A quelque chose, claque retentissante est bonne. Quoique philosopher ne vous prolonge pas la vie, alors je me suis converti à la philosovie puis au carpe diem.
Je m’en porte très bien mais cela ne rend pas le bonhomme éternel non plus. Tous les chemins mènent au cimetière bien entendu !
Au cimetière où Homme est égal à tout homme.
J’ignore tout de la suite… si suite, il y a.