Il n’a rien dit ni rien demandé mais j’ai compris qu’il ne voulait pas me quitter ainsi.
Mou, sans ressort, la tension presqu’à plat, je sentais bien la fin, il me semblait qu’il avait envie de faire une dernière virée.
Revoir les paysages encore une fois, s’en mettre plein l’objectif avant de trépasser.
Un épicurien, à force de me côtoyer, il a fini par aimer la vie, n’en perdant aucune miette.
Il en a connu des aventures ! Et des trucs invraisemblables, pas des trucages comme certains l’imaginaient, du vrai qui paraissait irréel tant c’était surprenant.

Je l’ai donc emmené en promenade, il était dans ma poche et ignorait où j’allais.
Je suis arrivé au bord du ruisseau, un endroit qu’il connait parfaitement, nous avons remonté le cours ensemble.
Je crois qu’il a entendu les clapotis, les murmures de l’onde qui filait tranquillement, pas trop pressée d’arriver au fond de la vallée ni de voir la mer.
L’eau des montagnes n’aime pas trop le sel marin, beurk !

Lorsque j’ai sorti mon vieux compact, il a levé l’œil au ciel.
Au ciel, c’est beaucoup dire, on ne voyait que l’azur à travers les hautes branches des aulnes, du feuillage surtout.
J’ai compris qu’il se demandait s’il existe un paradis des appareils photographiques, il insistait du regard « Fais moi voir le ciel ».
Je l’ai l’accompagné dans ses dernières volontés et j’ai cliqué en l’air. On aurait dit qu’il avait rassemblé ses dernières forces, il riait me semble-t-il. Il imaginait, là-haut dans le bleu céruléen, un coin de paradis. Il se voyait entouré de Kodak anciens, de Relleiflex de 1949, rendez-vous compte !
A sa gauche, un Spotmatic de chez Pentax né en 1964…
Tous avaient grand âge, des sages du temps de l’argentique.
Du beau monde qui en a vu d’autres, des réflex qui n’étaient pas pressés de visionner leurs images.
Ils ont connu la chambre noire, le révélateur et le fixateur en passant par le bain d’arrêt puis le lavage en fin de parcours. Le fil étendoir, aussi, pour sécher films et clichés.
L’ancien Hasselblad moyen format des années 70, un vieux de la vieille, affalé dans un coin à l’ombre, racontait ses aventures.
C’était du matos ! disait-il et pas donné. Il expliquait comment il avait gagné le paradis. Il ne s’y attendait pas, c’était un dimanche brumeux, un jour de bruine. Son maître photographe avait glissé sur un rocher, et patatras, objectif cassé, bouton de pression bloqué, boite éventrée, rien à faire, aucun SAMU n’aurait pu le sauver, direct, parait-il, il a filé au paradis.
Que des appareils de légende ! Ils se prélassent dans l’Eden des clics et rêvent encore de leur passé terrestre.
Je crois que mon petit compact imagine de faire ces rencontres, oh, il est un peu intimidé mais avec le temps, il s’habituera et j’espère qu’il ne manquera pas de raconter nos histoires.
Il y en a de belles, n’est-ce pas ?
Allez t’inquiète, je crois que tu as encore un peu de vie avec moi, même cahin-caha, il nous reste un petit bout de chemin…



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