C’était hier, c’est déjà la fin.

Onze ans que nous sommes ensemble, inséparables, souvent par monts et par vaux, toujours complices, toujours à l’affût de ce qui nous semble beau et nous émeut.
Je me souviens d’un jour, nous étions sur une rive au bord d’un lac, le soleil était bas, déclinait déjà derrière la montagne. L’eau était calme, d’un azur céruléen, l’environnement vêtu d’or du plus haut carat.
J’avais l’impression d’avoir devant nous un trésor inestimable, une beauté à couper le souffle, tu avais ouvert l’œil, hésité un instant et puis dans un même élan nous avons immortalisé la scène.
C’était la première fois, je crois, qu’une émotion si forte, irrépressible m’arrachait un sanglot.
Tu te souviens ? Tu étais surpris puis regardant de plus près, tu avais fondu aussi.

L’image, devant nous était si belle qu’elle en touchait l’âme au-delà du regard.

Nous avons baroudé sur les chemins à la recherche de rien et à l’affût de tout.
Je sais, tu n’étais pas toujours content, fourré au fond de ma poche, je te caressais discrètement pour te rassurer et te rappeler que j’étais toujours là.

Depuis quelques temps, j’ai remarqué une certaine lassitude, tu t’essoufflais, tu hésitais, je te laissais tranquille… Tu t’accrochais et dans un élan soudain, tu répondais à mon appel. Un clic franc comme tu as toujours su t’ouvrir en même temps que mon regard.

Ce matin, je t’ai senti plus las que d’ordinaire, tes hésitations devenues plus franches et plus nombreuses, je savais que tu étais en train de rendre l’âme.
J’étais triste car tous les deux étions de vrais amis, nous nous comprenions et jamais n’avons manqué de rendez-vous.
Ah si ! Des fois, je t’oubliais à la maison.
Dès que je sortais, ton appel silencieux parvenait jusqu’à moi mais je ne l’entendais pas toujours.
Combien d’images ?
Mon ordi en est rempli et va peut-être craquer aussi.

Ce matin donc, tu étais fatigué, tu ne répondais pas à mes pressions qui sollicitaient un clic. Dans un dernier souffle, tu as rassemblé tes forces pour cueillir une dernière image et puis, sans me dire adieu, tu as rendu l’âme.

Mon cher Canon Power Shot 120, j’ai adoré notre complicité au point d’abandonner les gros réflex devenus trop lourds, trop encombrants, que je ne sortais plus sans avoir une intention précise.
J’ai déjà prospecté pour un autre compact de poche.
Ne t’inquiète pas, tu resteras mon préféré, celui qui m’a fait découvrir le monde à tout instant, par surprise, toujours disponible au fond de ma poche.

Je crois que je vais te trouver une place dans mon jardin, l’ancien, celui qui est pentu et que tu connais bien. Je prendrai soin de diriger ton objectif vers ma vallée de toujours, la vallée d’Archigna.
On ne sait jamais, si un jour l’envie te prenait de photographier un mystère soudain et le garder au secret de ton âme.
Là où je serai, j’ignore si les esprits survivent, je n’en sais rien, mais si le moindre frémissement existe, je penserai à toi le gardien de mon jardin, et moi, le gardien de rien.

Bien plus qu’un objet qui avait une âme, tu étais l’âme qui objectivait les désirs de ma vie

Salut mon compagnon, la vie s’achève un jour…

C’était une fin de jour.

3 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *