Lancer le Coq.

Cette ancienne tradition, un temps en sommeil, est remise au goût du jour par la nouvelle génération. Un usage ancien qui revient en force.

Chaque année, avant le mardi gras, les enfants des écoles du village « lançaient le coq » à leur maitre ou à leur maitresse.
Un jour très attendu, gardé secret, préparé longtemps à l’avance après avoir récolté quelques sous pour l’achat du volatile.
Généralement un beau Chanteclerc était choisi, enrubanné pour la circonstance.

Le lancer se produisait à la rentrée du matin et quelques fois à la récré pour garantir l’effet de surprise. Chacun devait se tenir prêt à fuir avec son cartable juste au moment de l’envol du coq jeté a la face de l’enseignant ou dans la salle de classe pour faire diversion.

A part quelques timides ou des enfants dont les parents ne souhaitaient pas cette escapade programmée, la classe se dispersait dans la nature pour la journée. Les groupes étaient formés par avance et par affinités.

Les timorés qui s’étaient donné du courage ce jour-là, faisaient un bond dans l’estime des autres comme de soi. Ils prenaient conscience que la transgression était à leur portée et le frisson du moment, avec son apport d’adrénaline, les faisait grandir d’un coup. En bravant l’interdit, ce jour là, ils prenaient place parmi les téméraires de la classe.

Les cartables, vidés de tout attirail scolaire étaient garnis de friandises. Les paquets de gâteaux remplaçaient livres et cahiers, gaufrettes et fourrés à l’orange l’Alsacienne tenaient la vedette avec les tablettes de chocolat. Chocolat au lait et aux noisettes, parfois du blanc, très peu de noir en ce jour de fête. Les bouteilles galbées d’Orangina fournissaient le plus gros des boissons.

Je me souviens d’un jour ou nous étions perchés tout en haut de la colline de Cacareddu, vers le réservoir à eau, cachés derrière les hautes bruyères et les genêts proches de la floraison, juste en face du groupe scolaire. Nous profitions, pleine figure, des rayons de soleil qui réchauffaient l’atmosphère annonçant l’arrivée du printemps. Nous avions les joues rebondies, la bouche pleine de friandises, fiers de ce moment de rupture avec l’autorité, volé à nos enseignants.

C’était en 1996, le retour au village, ma première année d’enseignant en fin de carrière dans l’école de mon enfance.
J’ignorais si la tradition s’était perdue, j’avais complètement zappé.
On m’avait prévenu que peut-être…
J’avais beau rester sur mes gardes, j’avoue que je n’ai rien vu venir, tout s’est passé très vite.
Le rang était calme, rien ne laissait transparaitre la moindre transgression, seul un élève manquait à l’appel : Alexandre.
Un écolier docile très respectueux. J’ai pensé qu’il était absent. A peine étions nous rentrés dans la salle, j’ai senti une atmosphère bizarre, tous les élèves avaient posé leur cartable sur la table et, l’espace de quelques secondes, semblaient dans l’attente de quelque chose.
Je n’ai pas eu le temps de tout comprendre, Alexandre en irruption dans la salle, tel un diable sorti de sa boite me lança le coq en tenue de carioca, tout fier de pouvoir battre des ailes. Le gallinacée se retrouva dans mes bras par réflexe de protection.
Toute la classe s’est ruée vers l’extérieur, j’ai mollement tenté de retenir un ou deux enfants sans insister car je ne voulais pas confisquer leurs émotions.
Je suis resté sans bouger, un instant songeur, totalement incrédule face à cet épisode auquel j’étais censé être rompu…

Ma crainte était grande qu’un accident survint.
Curieux mélange de peur et d’impuissance, vite estompé en apprenant que des parents, mobilisés à cet effet, veillaient à distance. 

Ces enfants, adultes aujourd’hui, ont-ils gardé en mémoire ces moments de liberté gagnée en déjouant l’autorité ?
Un petit pas vers les émotions fortes, parfois un grand pas vers la confiance en soi…
Cela parait anodin ou dérisoire, et pourtant, en Corse, cela compte énormément dans une vie d’écolier.
La tradition de leurs aïeux a retrouvé ses ailes.

*Le lancer de coq était une offrande faite à l’enseignant pour mardi gras afin qu’il fasse bombance avant le carême.

C’était ma basse-cour, c’était le bon temps…
Oui, c’était le bon temps !

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