Les profs.

Je vais vous raconter, une fois de plus, une de ces vieilleries dont j’ai le secret.

Je reconnais aisément que ma génération a eu de bons profs au lycée Clémenceau de Sartène.

Ce fut pour nous une période bénie.
Nos formateurs nous conduisirent au maximum de nos possibilités et nombreux furent les élèves à suivre un parcours de vie enviable. Des médecins, des dentistes, des profs, assez nombreux.
Je crois que quasiment tous, fréquentâmes l’université alors que nous n’y songions guère. Ce fut mon cas.

Je me souviens de ces hommes, de ces femmes, très attentifs à leurs élèves et soucieux de leur réussite, très impliqués, pratiquant un vrai sacerdoce. Une vocation sans faille, il fallait vraiment faire de la mauvaise résistance pour échapper à la réussite.
Nous n’étions pas tous des foudres de guerre en arrivant au lycée, loin s’en faut.
Les internes dont j’étais, se sont soudés, aidés, épaulés, sans jamais jalouser la réussite de l’autre.

Certes, nous n’étions pas des enfants de cœur, il y avait bien parmi nous des facétieux, des chahuteurs mais pas d’insolents invétérés capables d’outre-passer toutes les mesures. Chacun savait jusqu’où il pouvait aller et ne franchissait que rarement ces limites.

Une sorte de complicité s’était instaurée entre profs et élèves.
Parfois les élèves tentaient une diversion et le prof, toujours à l’écoute, était capable de prendre la balle au bond pour notre plus grand plaisir.

Je me souviens d’André – visible sur la photo, le troisième, assis, en partant de la gauche – souvent à l’affût d’une fantaisie, qui avait écrit au tableau avant l’arrivée du prof de philo :
– Fais-moi souffrir !
– Nooon !

M. Peretti est entré dans la salle, jeta un regard au tableau, sortit son paquet de tabac Amsterdamer, roula sa cigarette, l’alluma, aspira fortement et souffla un long jet de fumée…
Un gros nuage se forma devant le tableau, annonciateur de savoir, le spectacle pouvait commencer.
Notre prof philosophe était coutumier du fait.
Le plus sérieusement du monde, après un temps de réflexion qui dura le temps de fabriquer sa cigarette, il nous annonça un cours sur le masochisme et le sadisme.
Il se promenait devant le tableau, fumant et refumant encore, comme s’il était dans un autre monde.
Il fit un détour par la Grèce antique et prolongea son cours en direction des épicuriens et des stoïciens.
Tout coulait de source, nous étions attentifs et ne perdions miette de son développement, apprenant du même coup à saisir la balle au bond, à être réactifs.
Son improvisation était un réel cours de philo.

Sans en dire un mot, au fil des séances, nous apprenions à penser par nous-mêmes, à prendre du recul avant de nous prononcer sur un sujet, à pratiquer l’esprit critique, à cultiver le bon sens pour avancer nos arguments.
Nous récoltions les fruits de semis jetés sous nos yeux par le geste auguste d’enseignants sachant cultiver notre jardin.

Il fallait pour atteindre cette harmonie, des profs à l’écoute, motivés, attentifs et des élèves réceptifs facilement embarqués par la démarche convaincante de l’enseignant qui les conduisait dans les méandres de la connaissance.

Un jour, un élève s’était trompé de salle en tapant à la porte de M. Battestini – prof de lettres classiques – s’excusait devant sa méprise.
M. Battestini le rappela et devant toute sa classe fit un petit cours autour de l’excuse.
L’élève nous en fit récit – nous étions dans la section sciences expérimentales – et depuis lors tout le monde se souvient qu’on ne s’excuse pas mais qu’on présente ses excuses qui seront ou non acceptées par l’autre.

Tout était occasion pour un apprentissage, c’était un mode de vie en milieu lycéen où chacun se conformait aux règles. Il existait bien des réfractaires mais ceux-ci n’étaient pas légion et ne dérangeaient pas grand monde. L’autorité qui régnait naturellement, finissait par rendre les rapports plus conformes à la bonne entente entre tous. Les exceptions confirmaient la règle.

Depuis ce jour de fuitage de l’anecdote toute ma classe qui ne fréquentait pas celle de lettres classiques délaissa le « Je m’excuse » pour passer à « excusez-moi ».

Après la vieillerie, voici le néo-moderne :

Aujourd’hui, un lycéen se marrerait car on ne rit plus, on rigole.
Eh mec, qu’est tu te scuses ? Allez bouge de là et magne-toi !
Après lettres classiques et modernes voici les lettres tout-terrain ou de terrain vague.
Les profs c’est juste pour le standing !

Et puis le hibou qui fait lo zœuf !

10 commentaires

    1. C’est d’autant plus agréable que je viens de retrouver André, encore médecin en activité.
      N’est-ce pas beau tout ça ?
      Si tout va bien nous allons nous retrouver lorsqu’il reviendra dans son île. 🙂

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