Rassurez-vous, je n’ai jamais été jockey mais un petit évènement, totalement insignifiant en soi, m’a mis le pied à l’étrier du turf.
Bien des années plus tard, le quotidien national des courses me sollicitait pour collaborer avec le journal. J’ai notamment alimenté la Une de « Paris-Turf » à de nombreuses occasions dans la rubrique « Le billet » ou « Le point de vue » qui était réservée aux professionnels des courses.
Ce fut un grand plaisir de constater que mes anecdotes étaient commentées sur les champs de courses de France et de Navarre, bien plus, sur l’hippodrome de Majorque et jusqu’à m’attirer la sympathie d’un entraineur Suisse qui me le fit savoir par mail.
Cela étonna beaucoup de mes connaissances, surpris d’apprendre que les courses c’était mon dada. Nombreux sont restés « baba » en découvrant cette facette qui leur semblait hautement improbable lorsqu’on connait le discret Simonu…
Une histoire banale, les choses de la vie et pourtant… Est-ce le fruit du hasard ou de la nécessité ? Ce n’est pas qu’une question de langage, l’un et l’autre éclairent une philosophie diamétralement opposée. Je penche pour le hasard alors que mon esprit rationnel me conduirait plutôt vers la nécessité. Peu importe, je ne saurais trancher.
J’avais treize ans, peut-être un peu plus, et ce jour-là, je me trouvais par le « plus grand des hasards » sur l’hippodrome de mon village.
Oui, un hippodrome dans un village, avec de vraies courses, galop, obstacles et trot.
C’était au temps où Lévie était une grosse commune avec son champ de courses à Ciniccia. Cet endroit ne faisait pas encore partie de mon univers, il le deviendra plus tard avec le foot puisque le stade se trouvait dans l’anneau formé par la piste. Les chances étaient minimes de me trouver là.
J’observais ce monde curieux.
Des chevaux que l’on promenait au rond de présentation, au paddok disait-on, des jockeys aux casaques de cyclistes et beaucoup de personnes qui filaient vers un petit bâtiment planté au milieu de nulle part.
J’imaginais un parcours de fourmis qui vont et viennent comme si elles avaient détecté un endroit de délices…
Certains se parlaient à voix basse, presque front contre front comme des fourmis qui communiquent avec leurs antennes. D’autres, interrogeaient d’un geste de la tête un voisin dubitatif faisant la moue pour signifier son ignorance… D’autres encore se postaient sur le passage des chevaux avant le départ pour interpeller un jockey.
La chasse au tuyau comme on dit en jargon de turfiste était lancée.. un tuyau qui, parait-il, est souvent percé.
Me voilà planté devant un guichet où des transactions se faisaient à travers un trou grossièrement carré, laissé dans un béton brut. Un trou sans fioriture. Les têtes des parieurs s’engouffraient dans ce tunnel noir et des mains en sortaient pleines de tickets tenus comme des cartes, en éventail, de manière ostentatoire pour bien marquer le rang de gros joueur. Parfois pleines de billets de banque rapidement enfouis dans la poche du veston. Cette valse de tickets et de billets m’avait fasciné : il suffisait donc de tenir le bon numéro pour empocher quelque argent ? Ou beaucoup d’argent, pourquoi pas ? A cet âge on n’a pas forcément conscience du « simplisme » du raisonnement. Ça semblait facile.
A aucun moment, je n’avais remarqué que pour retirer un ticket, on avait passé de l’argent à travers le trou noir. Je n’avais retenu que ce qui en sortait, c’était plus magique. A part cette lacune, cette occultation, sans doute dictée par la condition familiale, j’avais un sens de l’observation assez aiguisé mais sélectif. J’avais remarqué dans cette foule grouillante, que le même homme, la trentaine fleurie, casquette sobre et veste sur l’épaule droite, se rendait toujours en dernier, au guichet. Cet homme à l’attitude détachée ne parlait à personne ou alors de manière très brève. Il saluait à la cantonade, sans entamer de conversation, comme s’il cherchait à préserver son isolement. Sans doute, ne voulait-il pas créer de lien qui puisse trahir son manège : c’était lui qui ramassait le plus d’argent.
J’avais quelque monnaie.
Par tradition, les parents, oncles et tantes, venus du continent pour les vacances, « donnaient » aux enfants pour la fête patronale. On les appelait les « oncles et tantes d’Amérique ».
Après quelques tentatives de paris manqués sur les conseils de faux initiés, j’entrepris de ne plus lâcher l’homme à la casquette. Je le suivais partout me tenant suffisamment à l’écart afin qu’il ne soupçonnât ma filature. Je pistais un vrai turfiste.
Désormais, il n’était plus le dernier parieur. J’étais juste derrière lui, tendant l’oreille pour pirater le ou les numéros qu’il avait, apparemment, « de source sûre ». J’étais un enfant, petit de taille de surcroît, je pensais que jamais il ne se douterait de mes intentions. Un enfant peut-il s’intéresser au jeu de la sorte ?
La première fois que j’entrepris de jouer son numéro, gagnant, j’étais pris de doute. Il ne correspondait pas à celui joué massivement. (Je ne connaissais pas encore le terme « favori ») Je jouai ma piécette en me mordant les lèvres. Au sortir du guichet, un gentil monsieur bien intentionné, me demanda :
- Qu’est-ce que tu as joué ?
- Le 12 !
- Pourquoi tu n’as pas demandé ? Il fallait jouer le 8 !
- Tant pis, je ne savais pas. (Faisant mine triste)
Le 12 a gagné à très bonne côte : un turfiste est né ce jour-là.
Jamais, je n’ai lâché mon tuyau ambulant et ne jouais que dans les courses qui l’intéressaient. Il n’y avait pas beaucoup de réunions mais la formation était solide, l’émotion dense pour être suffisamment marquante. J’ai appris par la suite que « l’homme » fréquentait tous les hippodromes de l’île et possédait une vraie connaissance du milieu hippique. Partout, sur n’importe quel hippodrome, Alphonse me revenait à l’esprit… C’est ainsi que l’on reste marqué au « fer à cheval » à défaut de fer rouge…
Quelques années plus tard, me voilà aide caviste à l’hippodrome de Cagnes sur Mer.
Encore un grand faux hasard que je raconte dans « Pisser dans une contrebasse ».
Gagné par le virus et parti dans la région parisienne, j’ai fréquenté Longchamp, Auteuil, Vincennes et de nombreux hippodromes périphériques durant de nombreuses années.
Le turf était devenu une passion qui n’a jamais dépassé la raison.
Un passionné qui ne risquait pas de ruiner sa famille car jamais, il ne sombra dans le déraisonnable et l’addiction qui ravage les cerveaux.
C’est sur les champs de courses de la région parisienne que j’ai récolté mes plus belles anecdotes dont les premières prirent corps en suivant Sydney, un ancien boxeur qui haranguait les entraineurs et surtout les propriétaires. Il saluait Son Altesse Karim Aga khan à voix audible de l’autre côté du rond de présentation. Ce dernier souriait lui rendant le salut d’un geste de la main.
Sydney était une figure incontournable du turf, il n’avait pas sa langue dans la poche, entouré de tous ses fans, il se permettait quelques vérités tonitruantes provoquant l’hilarité générale.
Le monde hippique était un autre monde.
Pour la petite histoire :
A Ciniccia, il existait, outre le galop et le trot, des courses d’obstacles.
Une, rarement deux qui se déroulaient en fin de réunion. On installait des haies de fascines de bruyère, au dernier moment…
Une dernière anecdote. Un jeune du village, fan de Padulonu, un cheval qui gagnait pas mal de courses, avait remarqué une zone dégagée juste devant la ligne d’arrivée. C’était un espace réservé à la photo en cas de finish massif difficile à déchiffrer. Il s’était installé là, tout seul, heureux comme tout de profiter d’une vue imprenable sur le déboulé final. Dès que les chevaux se présentèrent dans la dernière ligne droite, un officiel l’avait attrapé par le bras pour le tirer hors de la zone photographique. Il résistait fermement sur un pied, s’arcboutant et criant « O Paludò ! O Paludò ! »
Perturbé par cette intervention intempestive, il en avait oublié le nom de son cheval favori, Padulonu ou Padulò.
C’est en voyant l’image en titre que ce récit refit surface.
Voici l’article qui figurait à la suite de l’image fournie par l’ami Jean-Paul de Lanfranchi qui ne manque jamais l’occasion de me relancer sur un souvenir ancien. (1974)

Malin le gamin 😉
Faute de connaître les chevaux vous aviez déjà une fine observation des hommes, pari gagnant sur Alphonse !
Savoureuse histoire en tout cas 🙂
Ainsi, en silence, à l’abri de tous les regards, on se construit une vie. 🙂