U bracci muzzu – Le manchot.

L’histoire est très étonnante.

Elle commence aux yeux d’un enfant de huit ans pour connaître sa génèse soixante ans plus tard par le plus des hasards et sans jamais s’être douté que le personnage cachait une histoire à la fois surprenante et tragique.

U bracci muzzu, le manchot, était une figure incontournable de la Saint Laurent, fête du village.
Tous les ans, exactement à la même place, il installait son petit stand pour exposer sa marchandise, entre le magasin Jany et la maison des Benetti. Un espace très limité de deux mètres maximum.
Juste en face de son présentoir, côté café du Progrès, Gugus, un petit personnage qui grimpait à un mât pour attraper un numéro avec son crochet, attirait surtout les grands-mères puisque les lots à gagner étaient des tasses, des verres, des assiettes et des bols.
Mon aïeule était une fan absolue du grimpeur qui allait chercher fortune pour elle, toujours très contente de rentrer après minuit avec quelques verres pour remplacer la casse d’une année. Elle ne rentrait jamais bredouille car l’animateur veillait sur ses meilleurs clients qui repartaient toujours avec des lots de consolation si la chance les boudait trop longtemps.

Le manchot, attendait le chaland derrière son présentoir exclusivement garni de lunettes et d’harmonicas. C’était chez lui que les binocles semblaient de bonne facture, emballés dans du papier crépon léger, cela faisait plus professionnel. Les visiteurs se présentaient, levaient les lunettes au ciel pour vérifier la transparence du verre et les chaussaient un instant, se tournant à droite puis à gauche, non pour vérifier si la vue était bonne mais dans l’attente d’un sifflement d’admiration qui saluait la classe du personnage. Look et pouce levé n’existaient pas encore en ce temps-là.
Le stand était connu, très fréquenté. Certains s’arrêtaient pour la qualité de la marchandise, d’autres pour saluer le forain dont la sympathie dépassait infiniment celle des autres. L’attraction valait le détour pour le regarder déplier ses lunettes avec une dextérité étonnante du bout de ses moignons de bras dont l’un se situait au niveau du coude. On aurait dit qu’il était plus habile que nous avec nos deux mains et nos dix doigts.
Les plus jeunes se touchaient du coude et refreinaient un fou-rire devant la performance, un presque un numéro de cirque.
Dans leurs regards, de la surprise et de l’admiration, l’étonnement qui pousse à rire… lorsque, en outre, le manchot rangeait ses billets dans le béret avant de le reposer sur sa tête. Les jeunes adolescents s’amusaient à l’imiter avec leurs coudes sans y parvenir ou avec forces difficultés. Normal cela demandait beaucoup d’entrainement pour devenir habitude.
Joli tout cela et fort agréable pour tout le monde.
Je suis presque certain que cet homme revenait au village avec plaisir et ne partait jamais déçu.
Grand-mère, pourtant fan de Gugus, allait le saluer aussi et d’un léger haussement d’épaule, la tête penchée en signe de regret, signifiait quelle passait le voir sans rien acheter.

  • Je n’ai pas besoin de lunettes de soleil, dans ma chaumière il fait sombre et je ne joue pas de l’harmonica. Disait-elle, vaguement désolée et avec gentillesse.

Deux sourires échangés, on aurait dit qu’ils se connaissaient de longue date.

Oh, ce ne fut pas éternellement tout rose, il y a toujours un malintentionné qui traîne. Sachant que l’homme était coincé derrière son tréteau et ne devait pas courir bien vite, un petit malin attrapait un harmonica et se perdait dans la foule avant de disparaître dans son quartier. Cela partait en pertes et profits, la part du serpent disait-on chez nous. Cette expression faisait allusion au reptile qui avait réputation de voler un œuf dans les nids… Réputation seulement.

Soixante ans plus tard, je me rendais dans un commerce de Bastia.
Une cave à vin très vieillotte qui n’avait rien à envier aux cantines d’une autre époque. Tout y était. Le décor à l’ancienne, non pas qu’il fut intentionnel mais par habitudes ancestrales reconduites. L’odeur très forte du vin avait imprégné les dalles et l’atmosphère à force de couler à côté des contenants, une lumière blafarde d’un autre temps échappée d’une ampoule fatiguée distillait une lueur de bougie.
Le caviste, très avenant, m’accueillait en client nouveau avec force sympathie, tenta un mot en corse et lorsque je lui répondis, il me demanda d’où je venais.

Au seul nom de Lévie, il s’écria :

  • Ah Lévie ! Mon oncle y allait avec Gugus lors de la Saint Laurent. Tous les ans comme dans d’autres villages.
  • Gugus ! Mais figurez-vous que j’ai écrit son histoire, ma grand-mère en était fan absolue !
  • Oh ! S’écria-t-il…

Le lendemain, je lui portais la copie du texte intitulé « Gugus ».

Deux jour plus tard, alors que je passais devant son échoppe, l’homme vint à ma rencontre apparemment très ému et me dit :

  • Vous savez, en lisant votre texte, j’ai découvert que vous parliez « di u bracci muzzu », c’était mon grand-père. Il s’appelait Raymond, je m’appelle Raymond comme lui.

Il avait les larmes aux yeux au point de m’émouvoir aussi. La surprise était de taille. Je venais d’apprendre que les deux stands se faisaient toujours face car celui qui tenait Gugus veillait sur le vendeur manchot, son père.

J’allais découvrir l’histoire di u bracci muzzu racontée par son petit fils, rencontré par le plus grand des hasards.

Le vieil homme tenait une épicerie dans un petit village de Sardaigne. Il vivotait car des voyous le rackettaient tous les vendredis soirs à la fermeture du magasin.
Ne souffrant plus cette vie de misère et de harcèlement, il a tout quitté pour aller vivre en Corse à Bastia.
Il a commencé par vendre sur le marché puis s’est spécialisé dans les foires et les fêtes votives.
Sa famille s’est enracinée ici pour le plus grand bonheur de ses descendants restés dans le commerce, petit commerce, caviste et cordonnier pour ceux que je connais désormais.

Son petit fils me raconta qu’il mangeait la soupe avec une louche qu’il « manipulait » avec dextérité pour trouver bonne distance du trempage dans l’assiette à la bouche…
Il me confirma par la même occasion l’exactitude de la description que je faisais de Gugus en me montrant l’atelier où le personnage était artisanalement fabriqué avec une jante de vélo et un mât métallique.

Avouez que c’est une belle histoire et si elle ne vaut pas un fromage comme dans la fable, sans doute, vaut-elle un tchin-tchin bien tintant et sonnant.

Saluta ! Santé ! La vie nous réserve de belles surprises !

Le clocher endimanché.
Il indique la voie du Paradis.

4 commentaires

    1. Comment aurais-je pu, un jour, penser rencontrer un inconnu qui me branche sur cette histoire, inopinément ?
      Et me révéler pourquoi ces deux stands se faisaient toujours face ? Et cette émigration forcée ?
      Oui, l’histoire est peu commune et vous savez quoi ?
      A l’heure où je vous écris, cela n’a intéressé que deux personnes de mon village 😉
      Bonne soirée Gyslaine.

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