Image en titre : Après la douceur angevine, la quiétude san- gavinaise.
A l’ombre d’une tisane.
Aujourd’hui, je cherchais à me remémorer les gens que je croise le plus souvent à pied dans les rues du village. Très peu de personnes finalement.
Juste celles mises en garde par le médecin et qui se forcent à marcher pour équilibrer leur rythme cardiaque, pour entretenir un squelette vieillissant ou pour prévenir les jambes lourdes en activant la circulation veineuse.
Avec ces gens-là, c’est toujours la même approche :
– Alora ?
– Ha è ! Ha u ! U ni possu piu ! (Je n’en peux plus !) A vistu i me iambi ? Chi ci sarà n’aria ? (Tu as vu mes jambes ? Qu’est-ce qu’il y aura dans l’air ?)
Rares aussi, sont les enfants qui se rendent à l’école à pattes, inutile de se préparer longtemps à l’avance, la voiture fait gagner du temps ou en perdre, tout dépend sous quel angle on voit la chose.
Au temps de mon enfance, ce n’est pas un reproche pour ceux d’aujourd’hui, juste une mise en perspective, nous avions le loisir d’apprendre plein de trucs, chemin faisant. Notre souci majeur, par temps de pluie, était de préserver les cahiers. Les cartables archibondés offraient un passage à quelques gouttes de travers qui pouvaient anéantir nos devoirs laborieusement exécutés, la veille devant la cheminée. L’eau et l’encre sèche de nos exercices ne faisaient pas bon ménage. En quelques secondes, tout un labeur d’écolier se brouillait, s’embrouillait puis s’étalait en un large test de Rorschach. C’était la catastrophe !
Les odeurs, les bruits, comme les images, s’imprimaient au passage devant une botte de foin, la forge ou le cimetière…
Je me souviens de mes premières soustractions mentales en lisant les dates de naissance et de décès sur les croix des tombes les plus basses. Celles les plus proches du mur qui enceint le cimetière. Un passage obligé sur le chemin de l’école.
– Ah ! Tiens Zia Maria a vécu soixante-douze ans et Z’Antonu, son mari soixante-six ! Ils étaient gentils, travailleurs, toujours serviables ! Je les revoyais lorsque fourbus, après avoir trimé de l’aube au soir, me demandant si je pouvais leur acheter des pâtes ou du riz chez Pilili avant qu’elle ferme boutique. Son magasin, même fermé restait ouvert à qui frappait à sa porte jusqu’à très tard, peut-être jusqu’au moment d’aller se coucher.
Associer l’apprentissage des opérations à des gens que l’on avait connus et appréciés était un plus incontestable pour un meilleur exercice. C’était la part naturelle du savoir, la part du hasard, la rencontre avec une croix motivait nos efforts à faire calcul de l’âge. La pédagogie de la vie si vous préférez. Nous avions le temps, nous lambinions en route et tout était sujet d’apprentissage. L’esprit s’emplissait d’images, de formules magiques associées à la vie pour mieux imprimer la mémoire. Une sorte de mnémotechnie qui rattachait la chose apprise à une personne ou un à petit évènement.
Aujourd’hui, c’était début de canicule, la transition était facile pour se remémorer Achillu le boulanger et son traditionnel four à bois !
Là-bas, au bout du chemin, une silhouette se dandinait. Un personnage facile à croquer tant il était original au même titre qu’un Charlot ou un M. Hulot, si sa réputation avait dépassé le cadre local.
On ne pouvait se tromper sur son identité même dans un vague brouillard. Toujours la même démarche, le même tempo. Une panière en osier, remplie de canestri recouvertes d’une serviette fraîchement repassée, pendait à son bras droit. Le béret légèrement incliné sur un côté, il arpentait les quartiers pour vendre sa production du samedi.
Achillu frappait à une porte, passait sa tête dans l’entrebâillement des battants puis lançait invariablement : « Comme aujourd’hui, je n’en ai jamais fait ! » Souvent, les gens qui connaissaient son heure et même sa façon de taper à la porte, avaient préparé leur monnaie pour qu’il ne perde pas de temps. Un sourire, un mot gentil puis il filait vers le fournil où l’attendait Paula Maria son épouse, rampe de lancement pour une autre tournée dans un autre quartier. Sans doute connaissait-il ses clients car il ne revenait jamais au même endroit sans être sûr de vendre. Un parcours bien défini, toujours le même, déterminait ses fins de semaine. Le samedi c’était « Canestri ». (Un gâteau en forme d’anneau)
Il y avait les inconditionnels de son pain cuit au feu de bois, un pain à croute épaisse et dure, à la mie compacte, que ma tante Marie gardait une semaine dans une maie.
Son inquiétude majeure, fut le retour de son fils au village. Ce dernier avait ouvert un salon de coiffure, Achillu lui faisait réclame pour lui assurer une clientèle.
Chaque fois qu’il nous croisait, il jugeait de l’état de notre chevelure en soulevant un tif.
« Ils sont trop longs, disait-il ! Va chez Jean Bati, tu lui dis que tu viens de ma part, il va te mettre plus de sent bon ! C’est un parfum qui vient du continent ! » Il nous mettait en garde en nous prévenant que Paul, l’autre coiffeur, vieillissait, que sa vue baissait et que d’un malencontreux coup de ciseaux, il était capable de nous couper l’oreille.
C’étaient les seules fois où il se montrait insistant. Ce n’était pas dans ses habitudes. Il se faisait du mouron pour son fils et dépassait sa nature profonde en nous conseillant d’aller refaire la coupe chez lui plutôt que chez l’autre coiffeur, installé au village de très longue date.
Achillu et Paula Maria, son épouse, étaient boulangers. Ils menèrent longue vie paisible autour de leur four à bois, très appréciés des villageois.
Dans ma rêverie passagère engendrée par la chaleur du jour, j’ai revu quelques gestes, un instant fugitifs, lorsqu’Achillu nous tendait sa canestra.
On aurait dit qu’il la caressait, qu’il la tenait à peine entre ses doigts presque en lévitation, tout en délicatesse, le bras légèrement tendu vers nous, mu dans un ralenti tout en douceur… L’image d’une main généreuse, tranquille, légère, jamais crispée qui semblait à chaque fois faire offrande.
Voici quelques paysages de l’Alta Rocca profonde qui témoignent encore d’une vie rurale paisible… C’est presque « un autre temps » qui nous fait un clin d’œil.



le béret et la baguette……….. ou il est le camembert ? sympathique Achille. J’aimais bien l’époque où, même à Marseille, de petits commerçants passaient avec leurs marchandises (fleurs, vitres, pains de glace, limaçons, peù de lebre, charbonniers, matelassiers, rempailleurs………..) Bonne nuit Simonu
Attention Gibu, ce n’était pas un boulanger du continent ! 😉
Le corbeau et le renard en Corse (juste la chute sinon c’est trop long), le corbeau reste insensible aux flatteries :
– Tu me prends pas pour le corbeau du continent, par hasard !
Un truc dans ce genre. 🙂
Bonne nuit Gibu.
😀 oh que non 😀 faut que je fasse gaffe à ce que je dis
C’est « Le corbeau de Carbuccia », savoureuse fable 😉
On sentirait preque la bonne odeur du pain d’Achillu 🙂 raconté avec tant de tendresse, ces temps anciens valaient bien tout le confort d’aujourd’hui. Vous parliez des enfants qui vont à l’école en voiture…non seulement en voiture mais en 4X4, quand on habite à quelques mètres de l’école…
C’est plus sûr en « quatchre quatchre » 🙂
Même si par principe, je les combats, comment ne pas voir venir les regrets concernant l’organisation de la vie rurale au coeur montagneux de la Corse. Outre, les enfants qui déambulent libres, sautillants, bavards sur le chemin de l’école, sans parents, à l’école de la vie avant de rentrer à l’école du savoir … quels regrets d’avoir vu disparaître les savoir-faire artisanaux dont le plus vital, le pain d’antan ! Sacrifiés à la nécessité, sans aucune possibilité de résistance, définitivement passés au passé.
Privilégiés néanmoins de vivre dans l’Ile de toute beauté qui s’est battue fièrement, continue, développe des ingéniosités pour garder une autonomie de décisions, ne pas être mangés tout cru par l’argent étranger avec ses profits étrangers. Nul ne peut résister aux évolutions des temps. Vouloir rester maître du destin de sa terre, ne pas se soumettre mais participer, contribuer, ne pas craindre « le plus fort », c’est une spécificité marquée de l’Ile qui lui vaut tout mon respect et toute mon adhésion. Le corbeau insulaire, La Fontaine, l’aurait fait voleur de la proie du renard …
Mon propos du jour était une mise en perspective, après…
Merci Sylvie d’être aussi précise à chaque fois.
Une bonne soirée 🙂