Quand je chante…

J’aurais voulu être un artiste. J’y pensais secrètement.

Je me suis initié à la magie puis très vite, voyant que je ne ferai jamais fortune dans la prestidigitation, j’ai rêvé de tableaux.

De toiles.

La peinture à l’huile me semblait accessible. Dès lors, sûr de mon fait, j’ai voulu attaquer l’aquarelle.
Je n’ai jamais réussi cette technique sauf peut-être quelques jolies atmosphères, plus par accident et par hasard que par adresse ou maîtrise.
Je m’étais stabilisé sur cette activité et pensais qu’à l’usage, je prendrai de la bouteille.
De la bouteille en aquarelle cela va de soi.
Hélas, au cours d’un déménagement, j’ai perdu tous mes tableaux rassemblés dans un seul carton. Curieusement ce fut la seule perte.
Etait-ce pur hasard ou les déménageurs avaient-ils lorgné sur l’inscription « tableaux », notée au gros feutre de manière très ostentatoire? Je ne le saurai jamais.
Quelle idée d’identifier ainsi le contenu d’un carton ! J’étais loin d’imaginer que les déménageurs étaient amateurs de toiles, quoique, à l’usage on se forme à tout.
Evidemment, il n’y avait aucune chance de les retrouver exposés dans un salon cossu de New York ou de Manille…
Les experts d’un jour ont dû être déçus avant de les jeter à la poubelle car c’était sans doute trop d’efforts inutiles, de les carboniser dans un coin de jardin.
Il me reste une seule toile que j’avais offerte à ma mère. Toute en terre de sienne brûlée. Elle représentait une scène ancienne, assortie d’un défaut d’apprenti que le commun des observateurs, ni les experts de la maisonnée, n’ont jamais remarqué. J’avais oublié la petite ombre du bec verseur d’une cruche. Je ne voyais qu’elle chaque fois que je passais devant le cadre suspendu face à la cheminée de notre maison de la Navaggia.
Mon plus grand regret, longtemps ruminé, fut d’avoir perdu dans le lot, un paysage qui, aux dires de tous, reflétait mon âme de manière flagrante.
Une maisonnette sans âge, à flanc de colline, isolée dans une clairière ensoleillée et entourée d’arbres obscurs avec, ça et là, des éclats de jaune comme des éclats de rires.
Un air réservé presque secret, une certaine solitude, de la malice saupoudrée et jetée par endroits comme des paillettes d’or.
Cette mésaventure sonna le glas de ma courte expérience d’impressionniste balbutiant. Je fus instantanément emprisonné dans une sorte de blocage. J’essayais d’oublier. Un faux oubli puisque périodiquement, je me disais « j’y reviendrai un jour ».
Je n’ai jamais plus fouillé dans le carton qui contenait tout le matériel de peintre avec pinceaux et pigments de bonne facture. Je ne me privais de rien, surtout pas de la qualité, pour faire mes premiers pas dans l’art pictural. Des pas timides, en trébuchant souvent, car mon goût pour la pratique autodidacte est très prononcé, trop peut-être. Je me fiche de perdre du temps, de faire des erreurs grossières à mes débuts, c’est ainsi que je prends goût à la connaissance par la découverte empirique.
Je n’y suis donc jamais revenu, je suis ainsi fait, quand je m’avoue vaincu, je change de bataille.
Je suis un solitaire et j’en connais les raisons. Cela fait vingt-six ans que j’ai rendu les armes, pardon, les pinceaux !
Parfois je lorgne du côté de l’attirail de peintre qui dort depuis si longtemps dans une armoire… Je fais la moue et je procrastine.

J’ai eu ma période chant. Je ne suis pas du genre à chanter sous la douche mais à rêver, plutôt.
Mon grand-père avait une voix de ténor qu’il faisait exploser les jours de repas bien arrosés. Je n’ai hérité que d’un filet de voix qui me prédispose plus à la chanson douce, la berceuse et encore, je serais bien capable de garder un bébé en éveil, ça le ferait sourire d’entendre mes faussetés si d’autres ont chantonné avant moi.
Alors, je m’imaginais sur scène. C’était plus sûr et surtout plus facile. Le public m’applaudissait… la main sur le cœur je faisais des courbettes à droite, à gauche et juste en face. Et on me bissait. C’est fastoche la vie rêvée d’artiste !

C’est ainsi que je m’amuse, tout en imagination et en rêve.
Hélas, je n’ai aucune chance d’aller un jour du côté de The Voice même avec l’intervention préalable des meilleurs coaches du monde.
Cela me fait sourire de faire le show en vase clos, très clos, entre moi et moi.

Je chante à la perfection dans ma tête, c’est tellement plus facile en fiction. Je connais la mélodie mais je suis incapable de la reproduire.
Je m’étais juré de chanter un jour « Les feuilles mortes » en public. J’y ai mis tout mon cœur, toute mon âme pendant près d’un mois. Rien à faire, décidé à restituer toutes les modulations, je ne suis parvenu qu’à fredonner des funérailles, les fausses notes se ramassaient à la pelle.
Quelle tristesse de ne constater qu’échec perpétuel.

Quand je chante, je ne chante donc pas, vous ne m’entendrez jamais.

Mais dans ma tête c’est l’harmonie parfaite. Sans la voix, sans le grain, sans les vibratos, je suis un chanteur accompli et le monde m’écoute car mon public secret et silencieux est fidèle.
Dès que ma fibre d’artiste chanteur me vient au cœur, j’ouvre les vannes de l’imaginaire… Je deviens artiste dans l’âme, c’est inaudible mais cela suffit à mon bonheur.

Une douce musique enchante mon esprit…   

Image en titre : Au cœur d’une pervenche.

8 commentaires

    1. C’était avant l’écriture Al, il fallait bien que je tâtonne pour trouver.. mais je l’aurai un jour !
      L’aquarelle ! 😉

    1. Pour l’heure, j’ai tant à faire…à la fin de l’année, peut-être 🙂
      Bonne journée Natha, sans doute un prénom de guide selon Bécaud.

  1. Sans vous connaître, Mystère Simonu, mais en étant spectateur, à n’en pas douter, vous êtes un artiste. C’est l’âme qui l’est ou pas. Vos photos sont souvent des tableaux, parfois travaillées en impressionniste. Vos récits, vos poèmes, sont tous picturaux aussi. L’essentiel est là ; la vie ensuite est hasard insondable à ne pas sonder.
    Quand vous avez évoqué vos 4 petites filles, je me suis dit : « Avec un tel papi, ainsi initiées par l’exemple de l’amour, à la beauté sous toutes ses formes, aux vibrations invisibles sensibles de la nature, au moins une d’entre elles sera Artiste de métier et rendra grâce à son initiateur ».
    Rien ne se perd, tout se transforme, comme coule en vous toutes les impressions de vos « pères » chanteur, danseur, déjà artistes. Pour que l’alchimie opère, ne rien chercher, laisser faire, désirer que l’oeuvre s’accomplisse ou pas, peu importe.
    Nombreux sont les artistes qui expriment le sentiment de n’être en rien maître de leur oeuvre dont l’accouchement est une nécessité, le germe en eux croît de lui-même puis vient la réalisation claire, téléguidée. Plus question de travail ou de technique mais d’énergie impérative, de nécessité implacable.
    Vous ne pouvez savoir aujourd’hui où votre chemin vous mène et peut être que tout ce bouillonnement fera sa percée de lui-même, un jour, fini les doutes, les réflexions, les auto-critiques, le « bébé » s’imposera.
    Quoiqu’il en soit, votre âme d’art rayonne et rayonnera puisqu’elle est là.

    1. Je me laisse guider par mes impressions, mes envies mes impulsions aussi…
      Je comprends tout ce que vous exprimez, le plus gros du parcours est derrière moi et je me dis que le plus beau est à venir… Je ne m’en lasse pas 🙂
      Merci Sylvie, je vous souhaite une bonne soirée.

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